YENNENGA-Mère fondatrice du peuple Mossi

« La liberté est un choix »

Nos choix de vie peuvent parfois influencer celles des autres, voire le destin de tout un peuple. Pour illustrer cette réalité, rien de tel que le récit de la Princesse Yennenga, mère fondatrice du peuple « Mossi »,  l’un des plus importants du Burkina Faso. En effet, l’histoire nous raconte que cette jeune femme serait à l’origine même de la création du Royaume Moogo, voilà pourquoi elle demeure à jamais une femme hors du commun, vénérée jusqu’à ce jour par les Burkinabés.

Les historiens situent la naissance de la Princesse Yennenga  au XIème ou le XVème siècle, dans la ville de Gambaga, dans le Ghana actuel. Le père de Yennenga, le Roi Nedega qui dirige le peuple Dagomba et Mamproussi, éprouvait beaucoup de fierté à l’égard de sa fille, fondant pour sa douceur et admirant son caractère bien trempé. Enfant choyé par son père, la Princesse a une terrible passion pour les animaux. Elle passe la majeure partie de son temps à recueillir ceux qui sont malades et mourants pour tenter de les soigner. Elle concocte pour eux des remèdes traditionnels dont elle tient les recettes de sa grand-mère. Yennenga n’a aucune peur des animaux, pas même des serpents les plus dangereux. Elle a pourtant une préférence pour le cheval qui, selon elle, est le meilleur ami de l’homme. Elle aime à observer avec émerveillement cet animal qui souvent s’en va galoper des heures durant dans la brousse et jamais ne manque de revenir auprès des humains. Il y a cependant une ombre au tableau: dans la tradition de son peuple, le cheval est réservé aux hommes. Mais pour Yennenga qui, rappelons-le, possède un tempérament de feu, il est bien entendu hors de question de se plier à cette interdiction.

Son père qui ne lui refuse rien, lui accorde de longues balades aux dos des chevaux de son choix. Les gens de la cour en sont offusqués, mais que dire, elle est la fille du roi! Yennenga est est une amazone extraordinaire : meilleure cavalière que ses frères et les guerriers, elle manie les armes à la perfection et devient rapidement chef de guerre de l’armée de son père.

Détrompez-vous tout de même, Yennenga n’est pas un garçon manqué. Il suffit de la regarder et vous tomberez sans aucun doute sous le charme de sa grâce. Son prénom qui signifie « la Mince », n’a pas été choisi au hasard, et elle le porte plus que bien. Elancée, un joli visage aux traits harmonieux, une peau couleur ébène et une démarche féline, Yennenga est ce joyau que son père aime exposer lors de grandes fêtes royales. D’ailleurs les plus grandes familles rêveraient de marier « la Mince » à l’un de leur fils. Les prétendants se succèdent, mais à chaque demande de mariage, son père oppose un veto catégorique. Aucun d’entre eux n’est assez bien pour sa fille. Et même si d’habitude ‘il ne lui refuse jamais rien, un mariage n’est pas à prendre à la légère, il lui faut le meilleur des gendres, sinon sa fille ne se mariera pas.

Mais voilà, Yennenga souhaite se marier et tous ces refus commencent sérieusement à l’agacer. Surtout quand ils sont essuyés par les jeunes hommes qui dont elle rêve secrètement de devenir l’épouse. Pour finir, l’on décide que la jeune fille est si précieuse à son peuple et à son père qu’il ne faut pas la marier. Yennenga bouleversée par cette décision et ne parvenant pas à instaurer le dialogue avec son père, décide de semer un champ de gombo. Les gombos mûrissent et Yennenga les laisse dépérir sans les cueillir. Son père, étonné lui demande la raison de cette négligence. Elle lui répond:

Mon père, vous me laissez dépérir comme dépérit ce champ de gombo.

Ce dernier, furieux, n’accepte pas de recevoir de leçon de moral qui que ce soit, et encore moins de sa fille! Il l’enferme pour la punir! Mais la nuit tombée, la nature rebelle de la jeune femme l’incite à quitter sa prison dorée et à monter silencieusement sur l’un des chevaux de son paternel. Yennenga la cavalière téméraire s’enfuit dans la brousse et commence un long voyage vers l’inconnu. Son cheval blanc qui contraste tellement bien avec son teint ébène devient son compagnon fidèle tout au long de cette fuite et de cette recherche de liberté.

Après plusieurs heures de galop, Yennenga arrive dans la région des Boussanés.  Elle décide de quitter sa monture pour se reposer lorsqu’elle découvre une case bien accueillante sur son chemin. Tout la pousse à s’y approcher et à demander au propriétaire un peu d’hospitalité pour la nuit. Et à son grand étonnement, c’est un beau jeune homme qui en sort, il s’appelle Rialé. Ce dernier accepte de lui offrir son aide, pensant d’abord avoir affaire à un jeune homme comme lui, et pour cause, il n’avait jamais vu de femme à cheval auparavant. Mais au réveil, c’est la surprise: son invité pour la nuit est une jeune femme! Curieux, Rialé échange avec cette demoiselle peu ordinaire qu’est Yennenga et ils apprennent à se connaitre. Rialé est lui-même de descendance princière, lui aussi a quitté sa famille pour fuir aux exigences royales; ils ont tellement de points commun qu’ils ne se quitteront plus.

Plus tard, Yennenga et Rialé ont un fils qu’ils nomment Ouedraogo, ce qui signifie « cheval mâle », en l’honneur du coursier blanc grâce à qui ils se sont rencontré. Quand son fils devient un jeune homme, Yennenga, nostalgique de son enfance à Gambaga, ressent le besoin de présenter son fils à sa famille. Elle décide de l’envoyer rencontrer les siens, et avant son départ elle lui dit:

« Tu trouveras un vieil homme dans ce village. Il m’aimait beaucoup et je me suis enfuie loin de lui. Tu lui donneras de mes nouvelles, et tu me diras en retour s’il m’a pardonné et s’il t’a bien accueilli ».

Lorsque le Roi Nedega rencontre Ouedraogo son petit fils, il est pris d’une émotion intense. Il reconnait en lui le visage de sa fille qu’il n’a plus jamais revue.Il dit à son petit fils: « Tu m’apportes une bien grande consolation à la fin de ma vie, et tu en remercieras ta mère » . Le vieil homme est  tellement heureux qu’il organise en l’honneur de son petit fils des festivités qui durent plusieurs jours.

Pour l’accompagner sur son chemin de retour, Nedega ordonne à une escorte de guerriers Dagomba d’accompagner Ouedraogo. Il n’oublie de lui couvrir de présents et d’en rapporter à ses parents. Ces guerriers finiront par s’installer dans la région des Boussanés et c’est cette rencontre entre les Dagomba et les Boussanés qui donnera naissance au peuple Mossi.

Le terme Mossi vient de la célèbre phrase de Rialé:

« Je suis venu seul dans ce pays, maintenant j’ai une femme et j’aurai beaucoup d’hommes ».

En bambara, « beaucoup d’hommes »se traduit par « Morho-si » ou « Mogo-si » , « Moro » signifiant « homme » et « Si » « beaucoup ». Le village fut donc appelé Morosi  qui par déformation devient Mossi.

Après la mort de Yennenga, mère fondatrice du royaume des Mossi, sa tombe deviendra un lieu de pélérinage et un monument très vénéré. Le peuple Mossi n’oubliera pas que sans leur reine-mère et sans sa soif de liberté, ils n’auraient pu exister.

Natou Pedro-Sakombi

Image: YENNENGA L’ÉPOPÉE DES MOSSÉ
par Roukiata Ouedraogo

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Ngalifourou – Souveraine intemporelle du Royaume Teke

Toute personne familière à  l’histoire du Moyen Congo vous parlera sans hésitation de Sa Majesté la Reine Ngalifourou. Et pour cause, il s’agit de l’une des personnalités les plus charismatiques de l’histoire du pays, la personnification même de la puissance du Royaume des Teke. Toutefois, aussi exceptionnelle que fut la Reine des Teke, certains risquent de trouver en elle une excentricité hors norme. Malheureusement pour ces derniers, ces quelques lignes ne suffiront pas à justifier le caractère curieux du personnage, et d’ailleurs, là n’est pas le but de ce récit. Née en 1864 à Ngabé, cette femme extraordinaire a fait brillé le Royaumedes Teke de mille feux pendant plus d’un demi-siècle. Son nom signifie « la maîtresse du feu ». Fille de Bokapa, elle épousera le Makoko Ngayouo (« makoko » était le titre pour désigner le roi), comme seconde épouse à l’âge de 15 ans.

En 1879, on la nomme « gardienne du Nkwe Bali », ce qui fait d’elle l’épouse en chef. Elle régna en véritable exemple de dignité, de force et d’intégrité. Et à la mort de son époux, Ngalifourou sera choisie pour monter sur le trône à cause de la grande sagesse dont elle faisait preuve. Comme le veut la tradition, elle épousera les différents rois qui se succèderont à Mbé, la capitale du royaume, mais son attachement sera plus porté sur son second mari l’Onkoo Ngaywo, à tel point que lorsque ce dernier mourut, elle décida d’habiter près de sa tombe à Ngabé. On retient également de Ngalifourou l’énorme pouvoir et l’influence qu’elle avait sur les rois. Elle exerçait les deux fonctions de reine et de gardienne suprême de l’armée de Nkwe Mbali. Afin de mieux cerner le pouvoir qui avait été attribué à la Souveraine des Teke, il est essentiel de rappeler le système de couronnement chez les Teke où nul ne devenait roi par sa propre volonté.

Le couronnement chez les Teke

Le choix d’un nouveau souverain se faisait selon des règles strictes, en suivant un rituel spécifique et hautement hermétique.

Le candidat devait venir des six branches les plus importantes de la lignée royale. Et ces six familles royales étaient représentées par un total de vingt dignitaires. Ensemble, ils formaient un collège électoral appelé « Ikil-Mpuh » qui se réunissait à Mbé afin d’examiner les différents candidats. La sagesse était la qualité la plus recherchée chez chacun d’entre eux. Cependant, lorsque le makoko avait été sélectionné, seule l’autorité suprême, le « ngantsibi », pouvait lui donner sa bénédiction. En quelque sorte, même si cette procédure exigeait la participation de plus d’un, la décision finale revenait à une seule personne.

Ce système ressemble étrangement et terriblement à celui des Etats-Unis où l’élection d’un nouveau président doit être ratifiée par la Cour Suprême. Cette dernière décision revenait donc à la Reine Ngalifourou. Elle avait le pouvoir de consacrer le nouveau souverain lors d’une cérémonie secrète. Encore une fois, nous pouvons relever une similitude avec les cérémonies d’investiture des monarchies européennes qui se terminent par un transfert de couronne.

Il est toutefois utile de rappeler que la cérémonie des couronnements chez les Teke revêtait un caractère spirituel et mystique, car le makoko recevait donc son énergie spirituelle de la Reine. Le peuple Teke demeure le groupe ethnique du Congo qui, aujourd’hui, perpétue encore les anciennes traditions. La reine et le makoko sont toujours considérés avec autant d’estime, et ensemble, ils forment le lien entre le monde visible et invisible, la force divine et vitale qui fait vivre Nkwe Mbali.

Ngalifourou et la colonie française

Pour revenir au rôle qu’a joué la souveraine des Téké dans l’histoire, il est essentiel de rappeler le respect et l’importance qu’elle avait su tirer aux yeux des colons français. Beaucoup n’apprécient d’ailleurs pas cette attitude coopérative et collaborative qu’elle avait entretenue avec ces derniers.

Il faut cependant comprendre la curiosité des français face à cette souveraine hors du commun : trente ans après la mort de Pierre Savorgnan de Brazza (explorateur français d’origine italienne qui a ouvert la voie de la colonisation française en Afrique centrale et de qui la ville de Brazzaville tient son origine), les femmes françaises occupaient encore des places de femmes au foyer. Elles n’avaient ni le droit de voter ni le droit de participer à aux activités politiques et administratives.

Alors que la plus grande préoccupation de l’administration coloniale était de « civiliser » la société africaine, la position qu’occupait Ngalifourou était une rare exception.

Aux yeux de la civilisation africaine, l’entreprise européenne n’avait aucun caractère progressiste, bien au contraire, les changements que les colons étaient venu apporter mettaient des barrières à son évolution. La Souveraine des Teke avait sans doute voulu trouver le moyen de préserver certains droits à son peuple en les négociant en échange de certains privilèges.

Image originale de la Reine Ngalifourou aux côtés de Marthe de Brazza, fille de l’explorateur P. S. de Brazza, le jour où la Reine des Teke est décorée par le Général de Gaulle.

Ainsi, l’importance et la place que les Teke avait concédé à la Reine Ngalifourou lui permettaient de traiter directement avec les autorités coloniales les plus importantes.

La souveraine rencontrera par exemple le Général de Gaulle à plusieurs occasions. Et c’est notamment grâce à Ngalifourou que les Français parviendront à vaincre les troupes nazies dans les déserts africains, victoire qui conduira à la libération de Paris en aout 1944, car c’est la Reine, suite à une discussion avec de Gaulle lui-même, qui enverra les soldats Teke pour venir en aide aux soldats français.

Suite au rôle que la Souveraine aura joué dans cette bataille entre les Français et les Nazis, La France lui reconnaît des mérites éminents en lui conférant des décorations militaires, civiles et coloniales : la Croix de Chevalier de la Légion d’Honneur, les décorations du Bénin et l’Etoile d’Anjouan.

Elle fut également détentrice d’une épée qu’on avait appelé « l’épée De Brazza » que l’explorateur lui avait confié en 1923.

Ngalifourou mourut le 8 juin 1956, et fut enterrée une année plus tard dans un tel faste qu’on en parle encore. Si beaucoup n’ont pas toujours compris sa relation avec les occupants, on retiendra d’elle cette prestance et ce courage des femmes noires qui ont su marquer leur époque.

C’était l’histoire de Ngalifourou, souveraine du Royaume des Teke, une Reine et une Héroïne d’Afrique.

Natou Seba Pedro-Sakombi

Nandi de Zululand-Femme de haute estime

Nous sommes au 18 ème siècle, dans  cette partie de l’Afrique nommée « Zululand », située dans l’Afrique du Sud actuelle. Tout commence lorsque le prince des Zulus, Senzangakona, rencontre Nandi Bhebhe,  fille du défunt chef de la tribu des Elengani. Ce n’est pas sans insistance que le chef tentera de séduire la jeune orpheline le jour de leur rencontre. La jeune femme est connue pour avoir une extrême estime d’elle-même, et pour cause, Nandi est de loin l’une des plus jolies jeunes femmes de la région. Elancée, à la démarche féline et au port de tête majestueux, ses formes généreuses et si bien proportionnées ne laissent aucun jeune homme indifférent à son passage.

C’est donc un défi de taille que Senzangakona, prince des Zulus se décide de relever quand il rencontre enfin celle dont tout le monde parle. La jeune femme qui vient puiser de l’eau dans la rivière feint ne pas avoir aperçu ni même entendu ce chef à l’allure guerrière, à la stature impressionnante et au visage à faire fondre n’importe quelle femme de la région. Après qu’il ait à maintes reprises prononcé son prénom, Nandi daigne enfin relever la tête et jeter vers ce chef audacieux un regard interrogateur. Elle sait qui il est, mais elle se doit de lui obliger à se présenter comme tout inconnu qui oserait, pour une raison ou une autre, troubler ses occupations journalières.

Senzangakona se présente comme étant le prince des Zulus et lui fait comprendre son attirance. Mais Nandi lui fait comprendre à son tour qu’elle n’est nullement impressionnée par son rang et qu’elle n’a pas de temps à accorder à un plaisir éphémère. Le prince lui promet alors une relation des plus sérieuses et qui aboutirait à une union conjugale. Pour cette raison uniquement, Nandi accepte de se laisse aller.

Pourtant, lorsque Nandi tombe enceinte, les anciens et conseillers de Senzangakona expliquent au prince la gravité de la situation qui se présente. Il a beau montrer tous les signes d’un homme éperdument épris et amoureux, il est hors de question qu’il pense à la prendre comme troisième épouse ! Même si les deux premières épouses ne lui ont pas encore donné d’enfants, l’enfant qui se trouve à présent dans le sein de Nandi n’est rien d’autre qu’un batard, car conçu en dehors des liens du mariage. Pour un prince, épouser une femme enceinte est non seulement  inadmissible mais il s’agit d’une infraction grave des coutumes zulus. Obligé de se soumettre aux traditions de sa tribu, et encouragé par la nouvelle de la grossesse de l’une de ses femmes au même moment , Senzangakona coupe tout lien avec Nandi, l’abandonnant ainsi seule face à sa grossesse. Dans la tribu des Elengani, elle devient un sujet de vergogne et de mépris.

C’est une prêtresse qui  recueillera Nandi et lui fera comprendre que sa grossesse n’a rien d’une calamité, mais que l’enfant qu’elle porte est celui d’une grande prophétie annoncée depuis les temps anciens. 

Une prophétie selon laquelle un grand chef naîtra de la tribu des Zulus et révolutionnera toute la partie sud du continent africain…La prêtresse lui fera comprendre que l’orgueil qui lui est reprochée est finalement légitime car elle deviendra une grande reine, et le fils qu’elle porte, un grand roi. Nandi s’accrochera à ces paroles  prophétiques dès cet instant et pour le restant de sa vie.
Senzangakona, fatigué des rumeurs circulant à son égard au sujet d’un fils illégitime et d’une femme abandonnée, change finalement d’avis et décide d’épouser Nandi . Il décide de l’accueillir, elle et son fils Chaka dans son kraal.  Nandi accepte d’épouser le chef et de devenir sa troisième épouse, mais chose encore jamais faite auparavant , lors des cérémonies du mariage , c’est la future épouse elle-même qui négocie devant l’époux le montant de la dote et le prix du rachat de l’enfant illégitime. Toute la tribu zulu est surprise de constater l’audace et le courage de celle qui savait déjà qui elle était et qui était son fils. Senzangakona, quelque part humilié devant tout son clan par cette femme effrontée et sûre d’elle, celle qu’il avait séduite quelques mois avant à la rivière, cèdera en tenant fièrement l’enfant dans ses bras.
La place de Nandi en tant que troisième épouse du chef ne lui sera pas de tout repos. Elle enfantera un deuxième enfant, une fille. Mais Senzangakona n’aura jamais oublié l’humiliation que lui avait causé Nandi lors de la cérémonie nuptiale. Il manifestera ce ressentiment par des actes d’humiliation envers Nandi et devant toute la tribu à chaque grandes cérémonies, au grand plaisir des autres épouses qui la haïssent. Il humilie Nandi notamment lors de la cérémonie du mariage de sa quatrième épouse où il lui demandera de l’eau lui obligeant à porter la calebasse à ses lèvres. Quand elle obéïra, il la poussera au loin et la fera tomber à terre. Chaka, son fils, qui n’a que 6 ans à peine, ne supportera pas cette scène, il affrontera son père en le menaçant de le tuer s’il ose encore s’en prendre à sa mère. Senzangakona qui dit de Chaka qu’il est aussi orgueilleux que sa mère n’aura pas d’affection particulière pour l’enfant.

Nandi décidera finalement de fuir avec les enfants et de retourner dans sa tribu, ches les Elengani. Mais l’accueil n’a rien de chaleureux, le chef de la tribu se sent forcé de reprendre cette jeune femme qui jadis avait été un sujet de honte et qui désormais  quittait son époux, avec deux enfants et sa mère. Le scénario des insultes, des coups bas, des railleries qu’ils auront connu dans la cour zulu reprendra de plus belle. Nandi est traitée au même titre qu’une simple traînée, une femme dont l’orgueil fait finalement d’elle la risée de tout le clan. Chaka quant à lui ne démeure pas moin qu’un enfant né hors mariage et rejeté par les autres adolescents du clan. Mais il gardera ce côté protecteur vis-à-vis de sa mère et n’hésitera pas à frapper violemment quiconque s’en prend à elle . Un jour Chaka se fait frapper à mort par les jeunes de la tribu, et pour Nandi, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Elle décide une fois encore, de prendre ses enfants et sa mère et de s’en aller. Le voyage sera long et pénible et sa mère, déjà agée, mourra pendant le chemin. Nandi abatue mais pas découragée, l’enterrera elle-même et poursuivra le chemin avec ses deux enfants.

Nandi et ses enfants seront recueillis par Dingiswayo, chef de la tribu des Mthetwa, qui autrefois avait voulu épouser Nandi. L’amour qu’il avait eu pour Nandi ne s’était pas éteint ; sans hésitation, il ouvrira ses bras à cette femme aux traits fanés, au visage épuisé par  le voyage, accompagnée de deux jeunes gens aux yeux et aux lèvres trahissant la faim et la soif. Nandi l’orgueilleuse et la prétentieuse s’était encore une fois rabaissée pour l’honneur de ses enfants. Dingiswayo prendra soin de Nandi et de ses enfants comme s’ils étaient les siens. Il lui redonnera sa beauté et pour une fois depuis longtemps, Nandi se sentira à l’aise quelque part. Dingiswayo finira par remarquer le caractère courageux et les capacités guerrières remarquables de Chaka. Il entraînera le jeune homme  dans son armée  jusuq’à ce que la renommée de Chaka se fasse entendre partout. Cette renommée arrivera jusqu’aux oreilles de son  père, Senzangakona qui soudainement se demandera pourquoi un étranger devait bénéficier du courage et des capacités de guerrier de son propre fils. Il décidera alors d’aller lui-même récupérer son fils chez Dingiswayo, et uniquement son fils, refusant de récupérer sa mère.

Chaka acceptera le retour , mais en ayant en tête une idée stratégique : en apprendre un maximum sur le fonctionnement de l’armée zulu. Après l’avoir intégréet montré ce dont il était capable, son père lui enconfiera la direction.  Chaka refusera d’accepter, mais dira au roi qu’à cause de la souffrance et de l’humiliation qu’il avait fait endurer  à sa mère, il reviendrait se faire lui-même chef de l’armée et aussi chef des Zulus en arrachant le trône de force. Il s’en ira et laissera un père plein d’étonnement face à l’insolence d’un fils qui lui annonçait carrément un imminent coup d’état dans le but venger sa mère.

Lorsque Chaka apprendra la mort de son père et l’intronisation de son frère, il créera sa propre armée et, suite à une bataille extraordinaire avec l’armée des Zulu, tuera son frère et se fera couronner roi des Zulus. Toute la tribu zulu fléchira devant ce nouveau roi téméraire et puissant, et avec elle, les épouses haineuses de son défunt père, celles mêmes qui avaient autrefois mené la vie dure à sa mère. Il décidera de donner le titre de Reine Mère à Nandi, devant qui toute la tribu Zulu se prosternera.

On retiendra donc de Nandi l’image d’une femme sûre d’elle, déterminée et courageuse. On aime à dire que derrière chaque homme fort se cache une femme forte, et en effet derrière le grand et célèbre Chaka Zulu, se cachaiait sa mère, la reine Nandi. Chaka avait appris de sa mère le respect dû à la femme, et en devenant roi, il établira un régiment composé strictement de femmes qui souvent se battaient dans les premiers rangs de son armée. Cette femme avait réussi à élever son fils en vainqueur, lui instaurant la fierté de lui-même et lui rappelant sans arrêt les paroles de la prophétie. Ces mêmes paroles, Nandi se les répétaient jour et nuit et se rassurait en disant « Mon fils sera un grand roi. »

Aujourd’hui , en Afrique du Sud, lorsqu’on parle de Nandi, on fait référence à une  « femme de haute estime ».

Natou Pedro-Sakombi

YAYA KIMPA VITA-L’instrument de guerre des Kongo

En 1704, une jeune femme répondant au nom de Nsimba Margueritte Béatrice, alors âgée de 20 ans, prit le nom de KIMPA VITA, ce  qui signifie « instrument de guerre ». Après avoir reçu une révélation de Nzambia Mpungu tu Lendo (Dieu) sur son identité spirituelle réelle, une certaine Mama MAFUTA FUMARIA assurera son coaching initiatique. Elle devint alors une grande initiée aux mystères de la création de la vie et de la mort. Rapidement, elle se fait surnommer la Jeanne d’Arc en Afrique,  et sa mission était de libérer la race noire de l’oppression coloniale, en l’occurrence portugaise.

Kimpa Vita est originaire du Mont Kibangu, situé en plein Royaume Kongo, une région où coulent 5 rivières. Selon la tradition Kongo, tout lieu où coule une rivière  est un endroit sacré, car il constitue la frontière  entre le monde réel et le monde invisible. Kimpa Vita est ce qu’on appelle une NGANGA MARINDA, c’est à dire une prêtresse traditionnelle ou initiée de la société secrète “KIMPASI”. Elle y avait été initiée très jeune par Mama Mafuta Fumaria, une prophétesse de Mbanza Kongo, mais avait décidé de se retirer de la société, dont la mission était de délivrer  les gens des forces du mal  à travers des cérémonies  d’exorcisme appelées  “MBUMBA KINDONGA”. Pour les missionnaires occidentaux,  la société  KIMPASI pratiquait la sorcellerie, et la plupart de leurs temples  qui se trouvaient dans la foret avaient été détruits par les capucins. Et inversement, pour les membres de la société KIMPASI, les prêtres capucins étaient des sorciers.

KIMPA VITA,  annonça  à sa famille que Dieu lui avait donné la mission de prêcher la vraie religion des NE-KONGO. Elle avait pour habitude d’effectuer des retraites spirituelles ou « Manenga » dans la nature, et commença à prêcher sur le mont Kibangu, la montagne sacrée. Puis, elle  avait repérée une grotte à l’intérieure de laquelle ses fidèles et elle se réunissaient pour élever leurs prières. Cet endroit s’appelait « Ngum » et c’est là qu’elle reçut la révélation du nom de la religion ancestrale africaine : « Ngum-Nza », qui veut dire « Esprit de Mpungu tu Lendo ». Ce dernier se répand sur toute chair et fait de chaque homme ou femme serviteur ou servante de Mpungu tu Lendo. Pendant, les moments de prières, des énergies très puissantes descendaient sur l’assistante. L’Esprit de Mpungu tu Lendo se manifestait par des voix audibles, des prophéties et des dons spirituels.  

La prophétesse osa un jour se présenter en personne au palais du  ROI PEDRO IV pour lui demander de se joindre à elle  afin de prier le « vrai Jésus » et restaurer le royaume alors saccagé par la guerre. Un prêtre portugais, le PÈRE  BERNARDO DA GALLO, qui témoigna de cette visite de Kimpa Vita au palais, raconta qu’au passage de la jeune femme, des arbres tordus ou à terre se sont redressés et que les portes du palais se sont ouvertes elles-mêmes, comme repoussées par des mains invisibles. Kimpa Vita leur disait:

« Nous aussi nous avons des saints au Kongo. Les Blancs ont blanchi Dieu  pour  leur profit mais un nouveau royaume va naître et il faudra  reconstruire la ville, relever les maisons. »

Bientôt, on se presse de ramasser les miettes qui tombent de sa main, de lécher les gouttes d’eau qu’elle fait tomber en buvant dans sa calebasse. Et d’un simple toucher, la jeune femme rend fécondes les femmes stériles!

Selon KIMPA VITA,  le Kongo est la TERRE SAINTE, les pères de l’Eglise sont en réalité des Africains. Selon elle, l’histoire de l’église est une histoire africaine, une histoire Kongo.  JÉSUS CHRIST  est né à  MBANZA KONGO, et quand le catéchisme parle  de  BETHLÉEM , c’est en fait de Mbanza Kongo dont il est question. Il est dit que Jésus avait été baptisé à Nazareth, mais en réalité Jésus avait été baptisé au Nord de la province de NSundi. Et Marie était encore une esclave de  NZIMBA MPANGUI quand elle a enfanté le divin enfant Jésus Christ.

KIMPA VITA était toujours entourée d’une grande foule. Le PÈRE BERNARDO DA GALLO avait fini par compter et reconnaître plus de 80 milles conversions par elle. Même DONA MARIA  HIPOLITA, l’épouse du roi  PEDRO IV, s’était aussi ralliée à la nouvelle religion du BUNDU DIA MAMA KIMPA VITA, qui était décidée à restaurer le Royaume Kongo et son message était un cri qu’elle appelait « M’LOLO » pour le rassemblement et pour la renaissance  du  royaume. Selon elle, l’homme blanc était originaire d’une pierre en argile appelée « FUMA » en kikongo, et les hommes noirs sont originaires  d’un arbre  appelé « MUNSANDA ». L’arbre et la foret sont des symboles du monde invisible, et les esprits des ancêtres vivent dans des lacs et les océans, on les appelle des « NSIMBI». L’écorce de l’ARBRE MUNSANDA était la matière avec laquelle  on avait enveloppé Jésus à sa naissance et toute personne  qui sera habillée de cette écorce  recevra la bénédiction de Nzambi a Mpungu. D’ailleurs, tous les adeptes de Kimpa Vita furent vêtus  d’habits faits de l’écorce du munsanda. Toujours selon Kimpa Vita, l’arbre connu sous le nom de « TAKULA », dont l’écorce produit une sève rouge, est le sang de Jésus, qui pouvait transformer la vie.

La renommée de Kimpa Vita était devenue une  menace considérable  qui risquait de conduire à la chute de l’Eglise, à la défaite de la théologie chrétienne  et donc à la perte de contrôle du royaume par les missionnaires. Il fallait donc trouver une astuce pour éliminer la jeune prophétesse. Pour la jeune femme, les capucins étaient des sorciers. Elle les surnommait « NDOKIS » ou « NKADI A MPEMBE ».

Le conseil royal sous la présidence  de  DOM BERNARDO , LE VUZI A NKANU (LE GRAND JUGE), assisté du SECRÉTAIRE  ROYAL MIGUEL DE CASTRO  prononcera la sentence de mort  contre KIMPA VITA pour hérésie , crime de nature religieuse et mensonges, après un procès  monté de toute pièce par les capucins. Elle  fut conduite sur un grand bûcher et fut exécutée  le 2 juillet  1706.

Mais un autre miracle se produisit: à l’endroit où elle fut brûlée, on vit apparaître une grande étoile. En outre, des rumeurs circulaient  et annonçaientt que Kimpa Vita devait se réincarner  quelque part  au  KONGO. Et d’ailleurs, quelques jours après son exécution, quelqu’un  avait dit  l’ avoir  aperçue dans la région du  Mbanza Kongo.

La véritable histoire de Kimpa Vita est connue de source orale grâce aux églises qui sont nées des siecles après sa mort dont celle de SIMON KIBANGU, DIANGUENDA KUNTIMA, SIMON MPADI, SIMAO TOKAIO, toutes revendiquant la restauration  du Royaume Kongo

L’influence de YAYA KIMPA VITA  continua à se répandre après sa mort. En effet, beaucoup des prisonniers du Royaume Kongo, qui étaient vendus comme esclaves, étaient des partisans du BUNDU DIA MAMA KIMPA VITA. Ces esclaves étaient exportés à partir du port de Kabinda ou de Soyo, où les bateaux des Anglais et des Hollandais, qui dominaient  la traite, venaient « s’approvisionner en esclaves ». Pour ces esclaves du Kongo, ces voyages en bateaux relevaient du mystère, parce que selon la cosmogonie Kongo, l’eau est le lieu ou vivent les ancêtres et les morts. Ces Kongos pensaient donc  être transportés  dans l’univers des morts  par les Blancs, et la couleur blanche était d’ailleurs la couleur de la mort.

Selon le témoignage du père  LORENZO  DA LUCCA  qui avait voyagé dans le navire « Nossa Senora Do Cabo »  qui transporta des esclaves à SALVADOR (province de BAHIA au BRESIL)  le 10 aout 1709 , beaucoup d’esclaves  portaient des médailles antoniens (Notez que LES  PREMIERS ESCLAVES A ARRIVER AU BRESIL ÉTAIENT KONGOS). Des Kongos vendus comme esclaves furent aussi conduits  au SURINAM, en JAMAÏQUE , aux BARBADES, à ANTIGUA et en VIRGINIE (USA) à PORT YORK. On sait aussi que les Kongos ont travaillé dans des plantations de café en HAITI , EN CAROLINE DU SUD (USA) et plus tard à LA NOUVELLE ORLEANS (LOUISIANE-USA) où ils avaient apporté avec eux leurs cultures et leur religion, c’est à dire celle de KIMPA VITA,  pour la grande majorité d’entre eux.

Par Natou Pedro-Sakombi

Avec l’aide précieuse des recherches et de l’article sur Mama Kimpa Vita de ARSENE FRANCOEUR NGANGA, MFUMU KI KUIMBA etde Bassissa Jean De-Dieu Saturnin

Betty Shabazz, Madame Malcolm X

Plus guerrière que féministe, le Dr. Betty Shabazz peut être qualifiée de visionnaire, de leader. Principalement connue comme étant la femme du nationaliste noir El-Hajj Malik El-Shabazz,  ou Malcolm X, sa hauteur se fit surtout révéler après le décès de ce dernier. Professeur et Avocate spécialisée en droits civils, Betty se forgera rapidement une réputation de femme au courage exceptionnel, qui fit contre mauvaise fortune bon coeur en élevant dignement ses ses six filles et en se faisant une place dans la société. 

Sa persévérance la place certainement, aujourd’hui encore, parmi les femmes afros les plus respectées de l’histoire, parmi les Reines et Héroïnes d’Afrique. Voici son histoire, avant, pendant et après Malcolm.

Enfance et jeunesse de Betty

Nous sommes aux Etats-Unis, le 28 mai 1934. Ollie Mae Sanders et Shelman Sandlin donnent naissance à une petite fille qu’ils prénomment Betty. Le couple n’est pas marié, lui n’a que 21 ans, et elle, qui ne connait pas son âge, n’est qu’une adolescente à peine sortie de la puberté. Selon elle-même, Betty serait née à Détroit, dans le Michigan. Toutefois, selon les documents d’archives du collège qu’elle a fréquenté, elle serait née à Pinehurst, en Géorgie. Suite à de mauvais traitements qu’elle aurait subie, Betty sera confiée à un couple de businessmen afro-américains, Lorenzo et Helen Malloy. Le couple pourtant bien ancré dans l’activisme noir, n’évoquera jamais le racisme vécu par les Noirs avec Betty. Le racisme est un sujet tabou, on croit qu’éviter le sujet entrainera tôt ou tard sa disparition. Néanmoins, ce qu’elle apprendra des Malloy, c’est qu’il faut en aucun cas avoir honte de sa couleur et qu’il faut se battre pour se faire une place dans la société en tant qu’afro-américain.

Après le lycée, Betty quitte le domicile des Malloy pour l’Université de Tuskegee (Tuskegee Institute à l’époque), un établissement réservé aux Noirs en Alabama, où elle poursuit des études pour devenir enseignante. A cet époque, Betty ne sait absolument rien du racisme auquel les Noirs du sud doivent faire face au quotidien. Ses week-end, Betty les passe  à Montgomery, la ville la plus proche, et c’est là qu’elle découvre les dégats de la ségrégation raciale.

Dans les librairies universitaires, les étudiants noirs doivent attendre que les étudiants blancs se fassent servir avant de pouvoir acheter leurs bouquins, et encore, rien ne garantit qu’il reste assez d’ouvrages pour eux. Quand Betty rentre chez les Malloys pendant les vacances et qu’elle leur expose les faits, ces derniers refusent catégoriquement d’en parler. C’est donc dans toute cette frustration que Betty décidera de changer carrément d’orientation et de viser des études d’infirmière à New-York. Mais même là, elle se verra confrontée à toutes sortes d’actes racistes à la Montefiore Hospital où elle travaille comme stagiaire. En effet, les étudiantes noires ont droit aux tâches les plus humiliantes, voire pas du tout instructives alors que les étudiants blancs se voient octroyer les tâches les plus édifiantes.

La Nation de l’Islam – Le frère Malcolm

Une dame plus âgée que Betty et qui suit les mêmes études qu’elle lui propose de l’accompagner un vendredi soir au temple de la Nation of Islam à Harlem, où un dîner annuel est donné. Elle hésite, mais finit par accepter, et Betty se souviendra longtemps de ce fameux dîner qu’elle trouvera succulent. Après le dîner, une dame du temmple l’invite à rejoindre la Nation of Islam, mais Betty refuse poliment. La dame insiste tellement que  Betty accepte en se disant qu’elle goûterait volontiers à ces mets délicieux une nouvelle fois.

C’est à cette deuxième réunion de la Nation of Islam que Betty croisera le regard de Malcolm X pour la première fois. Plus tard, elle racontera que le regard de celui qui deviendra son mari et le père de ses enfants l’avait complètement tétanisée. Elle était tellement impressionnée par son élégance et son éloquence qu’elle perdait tout contrôle en sa présence.

Après avoir assisté à plusieurs réunions de la Nation of Islam, Betty finira par rencontrer et parler à Malcolm X personnellement. Grâce à ses discours, il avait radicalement changé sa vision de la société et de la spiritualité. Betty et Malcolm échangeront souvent sur leurs expériences respectives du racisme et sur cette anxiété qui naissait en elle et qu’elle ne comprenait pas. Malcolm lui fera comprendre qu’il s’agit d’un sentiment tout à fait légitime et normal, et qu’on pouvait s’en servir pour faire changer les choses.

Betty fréquentera désormais le Temple Numéro 7  de la Nation of Islam à Harlem, où Malcolm donne régulièrement des séminaires. Après les réunions, Malcolm répondra avec plaisir à toutes ses questions et ensemble, ils auront de longues discussions tardives sur le sort réservé au peuple noir. En 1957, Betty décide de se convertir à l’Islam. Et comme la plupart des membres de la Nation of Islam, elle changera son nom en  « X », lettre qui représente le nom de ses ancêtres qu’elle devraient normalement porter mais qu’elle ne connait pas.

En 1958, Malcolm la demande en mariage et elle accepte. Ils se marient le 14 janvier à Lansing, dans le Michigan, elle porte désormais le même titre religieux que son mari, et devient Betty Shabazz. Ce même jour, heureuse coïncidence, Betty obtient son diplôme d’infirmière.

Le couple aura six enfants: Attallah, prénom donné d’après Attila le Roi des Huns, Qubilah, d’après Kubla Khan, Ilyasah d’après Elijah Muhammad, Gamilah Lumumba, d’après Patrice Lumumba, et des jumelles, Malikah et Malaak, d’après leur père Malcolm, car nées après l’assassinat de leur père.

En 1963, suite à une déclaration qu’il fera contre l’assassinat du Président Kennedy devant les médias, Malcolm est sanctionné par la Nation of Islam qui lui interdit toute prise de parole pendant 90 jours et perd de ce fait son rôle de Porte Parole National de la Nation of Islam. En 1964, il quitte l’organisation et Betty et lui deviennent des Musulmans sunnites.

L’assassinat de Malcolm

Le 21 février 1965, Malcolm doit tenir une réunion sur le thème de l’Unité Afro Américaine dans la salle de balle Manhattan Audubon.  Betty s’y trouve, ses 4 filles et elle sont assises au premier rang.

Pendant la prise de parole de Malcom, une dispute se fait soudainement entendre dans la salle.  Malcolm et ses gardes du corps s’apprêtent à intervenir mais un homme armé se précipite à l’avant de la salle, s’approche du pupitre et tire sur la poitrine de Malcolm. Deux autres hommes armés tirent également et Malcolm s’écroule, victime de 16 balles fatales!

Dès que Betty entend les coups de feu, elle couche ses quattre fillettes au sol et les pousse en dessous des chaises. Quand  les coups s’arrêtent, elle a à peine le temps de relever la tête qu’elle aperçoit son époux à terre, le costume ensanglanté. Elle court rapidement vers le podium et essaie de le réanimer machinalement selon ce qu’elle avait appris de ses cours de secourisme. Les officiers de police et les associés de Malcolm débarquent et entourent le corps inerte, repoussant l’épouse qui comprend qu’une simple tentative de réanimation ne sauvera en rien son époux. Il sera ramené à la Columbia Presbyterian Hospital où sa mort sera prononcée. Les trois coupables aperçus par des témoins auraient été arrêtés et emprisonnés. Tous trois feraient partis de la Nation of Islam.

Cette épreuve qu’elle croit d’abord insurmontable entraîne chez la veuve de Malcolm des troubles d’ordre pyschologiques pendant deux semaines entières. Elle souffre de paranoïa, d’insomnie et de cauchemars. De plus, Betty est enceinte des jumelles de Malcolm et l’idée qu’elles ne connatront jamais leur père la pousse dans un désespoir insupportable. Elle n’a aucune idée de la façon dont elle va élever ses 6 filles, elle est complètement désemparée.

La suite ne sera pas simple. Ses enfants lui donneront le courage de continuer à vivre et à lutter. La publication de l’autobiographiede Malcolm lui sera finalement d’une aide précieuse puisqu’elle en touchera une partie des royalties.

L’activiste Ruby Dee et Juanita Poitier (épouse de Sidney Poitier) fonderont The Committee of Concerned Mothers, une association permettant de récolter des fonds pour acheter une maison et assurer les frais scolaires de la famille Shabazz. Une maison dans le Mount Vernon leur sera offerte.

En mars 1965, Betty décide de faire un pèlerinage à la Mecque tel que son mari l’avait fait un an plus tôt. Elle en reviendra forte et proclamera que le fait de prier pour toutes ces personnes qui lui sont venu en aide lui aura fait un bien fou et lui aura permis de détourner son esprit de ceux qui veulent du mal à elle et à sa famille.

Certes, élever seule ses 6 filles a complètement épuisé Betty, mais lorsqu’elles sont devenues indépendantes, elle ne s’est pas arrêté pour autant. La combattante Madame X passera par les titres de Représentante des parents d’élèves à présidente de la Westchester Day Care Council, ou oratrice de plusieurs meetings et séminaires dans des collèges et universités, partageant toujours la philosophie du nationalisme noire de Malclom X et aussi son expérience en tant que femme seule au foyer.

Chose étonnante, cette femme extraordinaire décide même de reprendre des études fin 1969 et s’inscrit au Jersey City State College. Son rêve de devenir enseignante ne s’était jamais éteint, elle obtiendra un master degree en administration des soins de santé. En 1972, elle poursuit ses études et entre à la Massachussetts Amherst University. Pendant trois ans, elle apprendra, étudiera et se battra pour obtenir des diplômes. En juillet 1975, elle défend sa thèse et obtient son doctorat.

En Janvier 1976, Betty devient professeur des Sciences de la Santé au Collège Medgar Evers à New-York. Ses étudiants sont noirs à 90%, leur âge moyen est de 26 ans; 75% sont des femmes, et les 2/3 sont des mères de famille. Et bien évidemment, Betty était au courant de ces statistiques lorsqu’elle a décidé d’y enseigner.

En 1980, Betty devient Directrice d’un des département du collège destiné à l’avancement institutionnel et en 1984, elle devient Directrice à l’ Institutional Advancement and Public Affairs, et la même année elle dirige la convention de la National Council of Negro Women.

Toute ma force me vient de Malcolm. Toute la tolérance et l’amour que j’ai pour mon peuple me viennent de Malcolm. Comment pensez-vous que j’ai réussi à élever seule 6 enfants, aider ceux qui étaient dans le besoin alors que je n’avais rien et décrocher  tous ces diplômes? C’est parce que j’ai hérité de ce sens des responsabilités et de cette sagesse de Malcolm.

 

Vers les années 90, elle se montrera très active dans la National Urban League. Et lorsque Winnie et Nelson Mandela visitent Harlem en 1990, Betty demandera à rencontrer Winnie et les deux femmes partageront des moments inoubliables.

Betty  s’impliquera dans des associations avec Myrlie Evers-Williams, la veuve de Medgar Evers et avec Coretta Scott King, veuve de Martin Luther King, Jr.. Toutes les trois ont un point commun: elles ont  vecu l’expérience douloureuse de perdre leur mari activiste à un jeune âge.

Betty vivra longtemps avec un énorme ressentiment pour la Nation of Islam, et surtout pour Louis Farrakhan, son représentant, qu’elle soupçonnera d’être directement impliqué dans l’assassinat de son mari.

En janvier 1995, l’une de ses filles, Qubilah, tentera d’assassiner Farrakhan et sera accusée de tentative de meurtre. La famille Shabazz sera cependant surprise de la réaction de Farrakhan, qui non seulement dira tout haut qu’il espère que Qubilah ne soit pas condamnée, mais récoltera des fonds pour soutenir le procès en faveur de Qubilah. Cette dernière s’en sortira avec des obligations d’un suivi psychologique de deux ans, mais ne sera pas condamnée à purger une peine de prison. C’est après ce comportement inattendu, que Betty renouera des liens avec la Nation of Islam et avec Farrakhan: « Il faut aider la famille du frère Malcolm, a dit le Ministre Louis Farrakhan. Et j’ai aimé l’entendre dire cela, car j’espère qu’il continuera à considérer Malcolm comme son frère. »

Son petit-fils, le fils de Qubilah, prénommé Malcolm en souvenir de son grand père, sera confiée à Betty durant toute la durée de son traitement. Mais en juin 1997, le petit Malcolm mettra involontairement le feu à la maison de sa grand-mère. Betty est sévèrement brûlée des suites de cette incendie  et passe trois semaines aux soins intensifs du Jacobi Medical Center. Helas, elle succombe de ses brulures le 23 juin 1997 et est enterrée au cimetière de Ferndiff, au côté de son époux Malcolm X.

Archive vidéo (anglais)

Betty Shabazz & Minister Farrakhan: A New Beginning

(voir à partir de 1:57′)

Le respect que peut nous inspirer Madame Malcolm X provient certainement du fait que cette femme au courage indéniable ne s’est jamais permise de baisser les bras. S’il y a de celles qui sont nées pour lutter, pour servir d’exemple et pour marquer l’histoire, Betty Shabazz était sans nul doute de celles-là: une reine et héroïne d’Afrique.

Natou Pedro-Sakombi

Elisabeth Bagaaya, Princesse de Toro

HABWA OBUKAMA, HABWA ABABIITO, HABWA BANTU BOONA (Pour la monarchie, la noblesse et le bien être du peuple)

La princesse Elisabeth Bagaaya est la fille du Roi Omukama G. D. Rukiidi III de l’Ouganda. Elle voit le jour en 1940 à Kabalole, capitale de Toro, région située à l’ouest de l’Ouganda, et qui autrefois faisait partie de l’Empire Bunyoro-Kitara (regroupant l’actuel Burundi, Rwanda, Tanzanie, Congo (RDC ) et Ouganda), indépendante à partir du 18ème siècle. C’est en 1967 que Toro perdra son statut de royaume, lorsque le gouvernement de Milton A. Obote (premier chef du gouvernement ougandais après l’indépendance de 1962 à 1971) décidera d’abolir la monarchie.

Lady Kezia Byanjeru, mère de Bagaaya, était la Première Epouse Royale et légale du Roi Omukama, ce qui confère à Bagaaya le titre de Batebe, c’est à dire de « Première Princesse Royale ».

Toutefois, ce titre ne lui empêche pas de partager le même style de vie que ses  demif-frères et demi-soeurs, nés des autres épouses de son père. Les princes et princesses ont une éducation à l’anglaise, mais à côté de cela, leur père tient à ce qu’ils aient une éducation traditionnelle et qu’ils aient une connaissance pointue de l’histoire de la l’empire de Bunyoro-Kitara.

Bagaaya fréquente la Kyebambe Girl’s School, l’école de la mission protestante de son royaume qui porte le nom de son grand-père (ce dernier s’était converti au christianisme) et y jouit de certains privilèges dus à son rang.

Mais une fois au collège, ces privilèges vont disparaitre complètement. Et pour cause, la Gayaza High School fait parti du Royaume de Buganda, et non au Royaume de Toro. Bagaaya est obligée de participer aux activités de l’école comme tous les élèves, sans aucune distinction.

Quelques années plus tard, Bagaaya est envoyée en Angleterre pour y poursuivre ses études. Elle est alors inscrite à Sherborne, une institution scolaire pour filles où, non seulement la jeune femme se voit soudainement confrontée à une autre culture, mais doit faire face à sa différence raciale, au milieu d’autres jeunes femmes issues de l’aristocratie occidentale. La vie sociale et scolaire n’a rien de facile, tout est si différent pour Bagaaya.

Entre 1959 et 1962, après avoir quitté Sherborne, Bagayaa étudie le droit, l’histoire et les sciences politiques à l’Université de Cambridge, en Angleterre, l’une des plus réputées du pays.
Son entrée à Cambridge lui permettra de tisser des liens avec personnalités très influentes qui, plus tard, joueront des rôles clés dans sa carrière. C’est d’ailleurs à Cambridge que Bagaaya rencontrera Jomo Kenyatta, qui deviendra président du Kenya entre 1963 et 1978.
Les études de droit de la Princesse de Toro la conduisent ensuite à Londres où elle décroche son diplôme de Droit en 1965, devenant ainsi la première femme avocate de l’Afrique du sud, centrale et australe.

Cependant, cette même année, Bagayaa doit faire face à un terrible malheur: la mort de son père! Outre la douleur de perdre celui qui était son confident et son ami, elle voit se peindre à l’horizon un future politique plus qu’incertain, vu le désir ardent du président Obote de bannir la monarchie d’Ouganda.

Bagaaya retourne en Ouganda cette année là pour assister aux funérailles de son regretté père et assister par la même occasion au couronnement de son frère, le Roi Omukama Patrick D. Kaboyo Olimi VII, (en 1966)

Durant cette cérémonie retransmise par la presse internationale, caméras et appareils photos sont constamment tournés vers  la Princesse Bagaaya. La surprise est à son comble, et pour ceux qui la connaissent mais ne l’avaient plus revue depuis des années, et pour ceux qui ne la connaissent pas et qui, tout à coup, prenaient conscience de l’existence de la très belle princesse du Royaume de Toro.
En 1967, la carrière d’avocate de Bagaaya la dirige à Kampala, capitale de l’Ouganda, où elle travaille au barreau.
Mais juste au moment où elle s’apprête à débuter sa carrière, le paysage politique de l’Ouganda change de façon soudaine et spectaculaire! Le président Obote décide d’abolir la Constitution de 1962 qui préservait les monarchies d’Ankole, Bunyoro, Buganda et Toro et de le remplacer par une nouvelle constitution républicaine. Bagaaya se voit contrainte de quitter l’Ouganda et de retourner à Londres.

Si Elisabeth Bagaaya ne parviendra malheureusement pas à percer dans l’univers juridique londonien, c’est un évènement inattendu qui donnera un tournant décisif à sa carrière. En 1967, la  Princesse Margaret et son mari, Lord Snowdon, proposent à Bagaaya de défiler à un la British Fashion Show qu’ils organisent. Ces derniers avaient rencontré Bagaaya lors d’une visite officielle en Ouganda en 1962. Bagaaya, fervente adepte de la mode, ne refuse pas une seconde. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que ce défilé va lui ouvrir les portes du monde la Haute Couture, et bien plus encore. En effet, après ce défilé, elle est présentée aux plus grands couturiers qui lui proposent des contrats intéressants. Et dans cette nouvelle carrière qui commence, Bagaaya n’hésite pas à partager sa culture africaine auprès de ces grands couturiers. L’univers de la haute-couture lui ouvre également les portes du Théâtre et du Cinéma. Elle travaille pour Vogue, Harper’s Bazaar et pose pour Queen Magazine. Elle rencontre notamment Jacqueline Kennedy, grâce à qui les portes de la Haute Couture Américaine vont s’ouvrir à elle. Ainsi, c’est dans le pays de l’Oncle Sam que Bagaaya travaille pour Ebony et devient la première femme de couleur à apparaître dans un magazine de haute-couture (celui de Harper’s Bazaar).

Bagaaya brille de par cette nouvelle position, à tel point que les Nations Unies lui confère une importance notoire, séduites par sa rhétorique. L’ironie du sort est qu’Amin en devient lui-même jaloux. Voilà que son porte-parole lui fait ombrage et a plus de popularité que lui! Le président se décide même à demander la main de la Princesse pour être associé directement à elle, mais elle refuse. Amin se sentant très rabaissé par ce refus, évoque une histoire d’amour que Bagaaya aurait eu avec un « blanc » lors d’un voyage diplomatique à Londres pour la rayer de ses fonctions.

Amin Dada avait minutieusement préparé un guet-apens à l’encontre de Bagaaya, qui dès son arrivée en territoire ougandaise devait être emprisonnée. Avertie du danger, la Princesse décide de ne plus revenir et de demander l’asile politique à la Grande Bretagne. 

En 1986, sous le gouvernement de Museveni, elle devient ambassadrice de l’Ouganda auprès des Etats-Unis. Episode non moins tumultueux que celui de son rôle de Porte-Parole d’Amin Dada! La Princesse de Toro se rappelle par ailleurs que la tâche la plus lourde à accomplir pour elle à cette période était de donner une explication rationnelle sur les liens unissant Museveni à Khaddafi, ce dernier étant perçu comme un Marxiste aux yeux des Américains.

Lorsque le calme revient en Ouganda, Bagaaya songe de plus en plus à retourner sur sa terre natale. C’est alors qu’un élément politique et historique vient l’encourager: Idi Amin Dada renverse le gouvernement d’Obote par un coup d’Etat en 1971. Bagaaya va alors rejoindre le gouvernement d’Amin Dada et devenir Ambassadrice Itinérante, jouant le rôle de messager d’Idi Amin, parcourant un état à l’autre et un pays à un autre. Tous les contacts qu’elle avait pu se faire dans la passé grâce à son passage à Cambridge et sa carrière dans la mode se révèlent être très utiles et bénéfiques. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que parmi  les relations de la Princesse sont comptées les personnes les plus influentes de la planète, chacune d’elles, une clé qu’elle utilisera à des moments opportuns.

Toutefois, Bagaaya se rend bien compte que le gouvernement d’Amin Dada n’est pas si « propre » que ça. Il devient difficile pour elle de continuer à jouer le rôle de son porte-parole. Amin qui ne veut surtout pas perdre un élément aussi efficace que son Ambassadrice, la nomme Ministre des Affaires Etrangères en février 1974. Bagaaya continuera donc à soigner l’image du président de par le monde.

Idi Amin Dada, ex-président de l’Ouganda 

En décembre 1986, Elisabeth de Toro perd son époux, Wilbur Nyabongo. Cet évènement douloureux, ajouté aux pressions intenses qu’elle subit en tant qu’Ambassadrice de l’Ouganda aux USA, affaiblissent Bagaaya moralement. Elle décide de démissionner en Juillet 1988. Ses activités aux Etats-Unis, où elle vivra momentanément, se limiteront à promouvoir les causes de l’Afrique dans une émission télévisée nommée: Elizabeth of Toro: The Odyssey of an African Princess (en 1989).

Cette Reine et Héroïne d’Afrique à la grâce époustouflante, aux qualités oratoires indéniables et à l’intelligence pétillante, a pu utiliser tous ses atouts pour servir les siens, servir son pays et son continent. On peut aisément reconnaître qu’elle eut toutes les opportunités pour mener une vie paisible et complaisante en Occident, mais en aucun cas, il eut de sa part un quelconque désir de s’occidentaliser et d’oublier ses origines. Jamais n’est-elle restée sourde à l’appel de sa terre natale, se rappelant certainement sa véritable place et son devoir: celle de la princesse de son peuple.

Natou Pedro-Sakombi

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« Le plus jeune Roi d’Afrique« 

« Nous voulons entendre madame Garvey! »

Amy Jacques , éditrice  et militante, était l’épouse de Marcus Garvey et son bras droit pendant son incarcération dans un pénitencier d’Atlanta entre 1925 et 1927 . Considérée comme l’une des pionnières des femmes de couleur journalistes et éditrices du 20ème siècle, voici son histoire…

Naissance et éducation

Née à Kingston, en Jamaïque, le 31 December 1895, Amy est l’enfant aîné de George Samuel et Charlotte Henriette Jacques. Sa mère étant métisse, Amy grandit dans une famille bourgeoise de classe moyenne aux valeurs victoriennes. Le  métissage de sa mère va fortement influencer son éducation .

Dès son  jeune âge, Amy apprend le piano, la musique étant primordiale pour l’éducation d’une jeune fille de son époque et de son milieu. Elle fait partie de la petite minorité de jeunes gens à fréquenter l’école secondaire en Jamaïque, car à l’époque, moins de 2 % des jeunes seulement la fréquentent.

Les idéologies politiques d’Amy vont voir le jour grâce à son père qui lui demande de lire des périodiques et des journaux pour « améliorer sa connaissance du monde ».

A son époque,  la plupart des Jamaïcains noirs sont pauvres, et les agriculteurs sont tous analphabètes. Elle est autorisée à prendre des cours de sténographie plus tard, mais seulement parce son père veut qu’elle devienne infirmière . Après avoir obtenu quelques-uns des plus grands honneurs scolastiques de l’époque, Amy est recrutée pour travailler à un cabinet d’avocats. Son père refuse, il est pour lui hors de question de laisser sa fille travailler dans un environnement d’hommes, mais il décède la même année. Charlotte Henrietta exhorte alors sa fille à accepter le poste afin qu’elle puisse contrôler la succession. Amy travaillera pendant quatre ans dans le cabinet et en sortira avec une connaissance accrue du système juridique.

En 1918, Amy part pour les Etats -Unis. Elle a promis à son employeur et à sa mère qu’elle reviendrait dans les trois mois si les conditions aux États-Unis n’étaient pas adaptés à elle, ce qu’elle ne fera pas puisqu’elle découvrira le « Garveyisme » .  En effet, Amy assiste un jour à une conférence tenue par Marcus Garvey et peu après cela, assumera le rôle de secrétaire privée de Garvey et travaillera avec lui à l’ UNIA ((United Negro Improvement Association).

Son mariage avec Marcus Garvey

Il existe beaucoup de contradictions dans les détails qui concernent le début d’une idylle entre Amy Jacques et Marcus Garvey. Beaucoup d’historiens sont confus quant à savoir si oui ou non ils avaient réellement eu une liaison avant le divorce de Marcus. D’une part, la première épouse de Marcus Garvey, Amy Ashwood, aurait affirmé qu’ils se voyaient derrière son dos. Elle parle de l’infidélité de Marcus et de la méfiance qu’elle ressentait vis à vis d’Amy Jacques pour décrire la douleur et l’humiliation qu’elle aurait subi face à cela.

D’autre part, Marcus disait n’avoir eu aucun contact intime avec Amy avant le divorce d’avec sa première femme. Les deux affirment avoir connu une relation respectueuse et qu’elle était strictement limitée au travail et à un bavardage amical. Néanmoins, Ashwood aurait fait une demande de séparation en été 1921, quand elle aurait découvert qu’ Amy et Marcus couchaient ensemble. Amy quant à elle réitérait que le contact romantique entre Marcus et elle aurait commencé seulement après son divorce d’avec Ashwood.

Marcus divorce d’Ashwood alors qu’elle est en Angleterre, en Juin 1922 et épouse Amy à Baltimore. Après cela, Ashwood se serait sentie trahie par son amie et son ex-mari. En effet, Amy Jacques et elle se seraient connues alors qu’elles étaient adolescentes à Kingston. Amy Jacques aurait même été demoiselle d’honneur d’Amy Ashwood à son mariage avec Garvey.

Ses responsabilités à l’UNIA

Au début de son mariage, Amy pensait que sa responsabilité ne se limiterait qu’au confort de son mari . Cependant, juste quelques mois après son mariage avec Marcus, Amy commence à éditer le volume 1 de « Philosophy and Opinions of Marcus Garvey » (une compilation des écrits et discours de Marcus) . Son but initial dans l’édition de ce journal est de fournir un moyen pour le grand public de se former leur propre opinion sur Marcus Garvey, sans la stigmatisation des sources populaires de l’époque. La place d’Amy à la fois dans le mouvement et l’organisation va bientôt prendre de l’ampleur. Très vite, au lieu de se placer derrière son mari et  travailler dans l’ombre, Amy devient un visage de UNIA et la représentante des femmes de cette organisation. Dans son livre « Garvey and Garveyism » , Amy allègue qu’une quantité importante des discours de Garvey était écrite par elle.

Amy Jacques Garvey était une excellente oratrice. Après être rentré de sa tournée dans l’Ouest, on raconte que Marcus devait prendre la parole à New York et qu’Amy qui ne faisait pas partie du programme l’accompagnait. Mais le public avait été tellement inspiré par les discours et les ouvrages publiés par Amy, que lorsque Garvey a voulu prendre la parole, la foule aurait scandé:

« Nous voulons entendre Mme Garvey! »

Même s’il n’était pas prévu qu’elle prenne la parole, Marcus était ravi de la lui donner et de déclarer qu’il était heureux qu’ Amy soit sa femme et non son rival.  Ainsi, dans de nombreuses circonstances imprévues, Amy Garvey a joué un rôle au premier plan dans l’UNIA .

Marcus en prison

Marcus Garvey est reconnu coupable de fraude le 21 Juin 1923, moins d’un an après son mariage avec Amy Jacques . Après avoir été reconnu coupable , il est envoyé à la prison Tombs dans l’État de New York, où il passe trois mois avant d’être libéré sous caution. En prison, Garvey échoue à  ses appels et est condamné le 8 Février 1925 à cinq ans de prison, à Atlanta . C’est à ce moment qu’Amy prend la direction de l’UNIA .

Amy voyage dans tout le pays pour recueillir des fonds pour la défense de Garvey. Elle édite et publie le volume 2 de « Philosophy and Opinions of Marcus Garvey », deux volumes de sa poésie, « The Tragedy of White Injustice » et « Selections from the Poetic Meditations of Marcus Garvey ».  A côté de cela, elle travaille sans relâche avec les avocats pour obtenir la libération de son mari, gère l’UNIA et organise des conférences. Malgré ces efforts, on raconte Garvey n’a jamais accepté qu’Amy assume le leadership officiel de l’organisation.

Après l’expulsion de Marcus en 1927 , Amy rentre avec lui en Jamaïque. Elle lui donne deux fils:  Marcus Mosiah Garvey Jr. (né en 1930) et Julius Garvey Winston (né en 1933). Elle restera avec ses enfants en Jamaïque quand Garvey déménagera en Angleterre en 1934.

Après Garvey

Après la mort de Garvey en 1940 , Amy devient rédactrice au journal « The African », publié à Harlem.

A la fin des années 1940, elle forme l’ « African Study Circle of the World in Jamaica »(Cercle d’étude d’Afrique du monde en Jamaïque).

En Novembre 1963, Amy Jacques Garvey visite le Nigeria en tant qu’invitée du DrNnamdi Azikiwe, premier gouverneur général de la nation . Elle publie son propre livre, « Garvey and Garveyism » en 1963 , ainsi qu’un livret, « Black Power in America: The Power of the Human Spirit » ( [le concept de] Black Power en Amérique : Le pouvoir de l’esprit humain) en 1968. Sa dernière publication sera « Philosophy and Opinions of Marcus Garvey », volume III.

Elle recevra la médaille Musgrave en 1971 et meurt le 25 juillet 1973, à Kingston, en Jamaïque.

Natou Pedro Sakombi