Miriam Makeba, l’exilée qui devint Mama Africa

Johannesburg 1932, Nomkomendelo, une jeune sangoma (guérisseuse traditionnelle) de la tribu des Swazi , donne naissance à une petite fille qu’elle nomme Uzenzile Makeba Qgwashu Nguvama. Son nom de baptême est Miriam,  mais on préfère l’appeler affectueusement Zenzi, diminutif de Uzenzile, qui signifie « Tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même ».

La famille de six enfants dont Zenzi est la cadette, vit dans une situation si précaire que pour aider son époux dans les dépenses du ménage, la jeune mère vent illégalement l’umqombothi, fameuse bière traditionnelle sud-africaine. Mais Zenzi n’a que dix-huit jours lorsque sa mère est arrêtée pour cette activité illicite et écope d’une peine d’emprisonnement de six mois fermes. Ainsi, les six premiers mois de l’enfant se passeront  dans un univers carcéral.

Toutefois, Zenzi ne gardera aucune séquelle de cette période; c’est une fillette pleine de vie qui déjà très tôt va manifester un goût prononcé pour le chant. Sa mère savait jouer de plusieurs instruments traditionnels et son père était le leader d’un groupe de chant appelé The Mississippi 12. La petite Zenzi a pratiquement baigné dans la musique durant toute son enfance, entre les chansons traditionnelles de sa mère et les morceaux d’Ella Fitzgerald que jouait son frère Joseph.

Le décès de son père viendra brutalement marquer l’enfance de la petite Senzi, un départ qui assombrit son ciel bleu alors qu’elle n’a que cinq ans. Suite au décès de son époux, Nomkomendelo et ses enfants déménagent à Pretoria, où, après s’être plusieurs fois faufilée dans les répétitions Senzi est acceptée à la chorale de l’église. A treize ans, la gamine gagne le concours des jeunes talents de l’école missionnaire de la  ville, et anime  les mariages et autres célébrations.

Adolescente, la jeune Senzi est forcée de gagner sa vie pour aider sa mère et la famille. Elle travaille comme servante pour les familles blanches et ses seules occupations sont dédiées au chant et à son petit ami, le jeune James Kubali. À 17 ans, elle tombe enceinte et donne naissance à son premier et unique enfant, Sibongile, surnommée  Bongi. Mais l’infidélité et la violence de Kubali séparent le jeune couple. Le jeune homme abandonne la jeune mère et l’enfant, les laissant à charge de sa mère qui vit de ses maigres revenus de guérisseuse traditionnelle. Chants traditionnels, percussions et danse effaceront la misère quotidienne et inspireront plus que jamais la jeune Senzi.

En 1950, Senzi décide de confier sa fille à sa mère pour regagner Johannesburg, là où la carrière de celle qui deviendra Miriam Makeba va réellement décoller. Elle rejoint le groupe de jazz sud-africain les Manhattan Brothers, et pour la première fois, son visage apparaît publiquement grâce au poster du groupe. En 1953, elle enregistre avec eux son premier hit « Laku Tshoni Ilanga ». Elle devient rapidement une mini-star nationale, gagnant le surnom de «rossignol».

Mais Miriam finit par quitter le groupe pour créer sa propre bande, uniquement composée de femmes. Leur répertoire reprend surtout des mélodies traditionnelles sud-africaines. En 1956, elle sort le célèbre single Pata Pata, qui connaîtra plus tard un succès mondial. La chanson est diffusée sur toutes les radios du matin au soir et provoque une véritable furie dans les rues de Johannesburg. Hélas, le tube à succès n’améliorera en rien le train de vie modeste de Miriam, elle n’obtient que quelques miettes malgré son succès.

C’est en 1959 que la future diva connaît sa percée avec son apparition dans Come Back Africa, un documentaire dénonçant les méfaits de l’apartheid. Le réalisateur, Lionel Rogosinen obtient une nomination au Festival de Venise et insiste pour que Miriam l’accompagne à la première du film. C’est donc sur le sol italien que la jeune femme se fait remarquer par les plus grands cinéastes et qu’elle se voit proposer la voix lead feminine pour la présentation de la version sud-africaine de King-Kong à Broadway, aux côtés de celui qui deviendra son époux, le trompettiste sud-africain Hugh Masekela (leur mariage ne durera que deux ans).

Pour se rendre aux Etats-Unis, la nouvelle étoile se rend à Londres pour y introduire sa demande de visa qui sera acceptée grâce à sa rencontre et au coup de pouce du grand Harry Belafonte. L’arrivée de Miriam au pays de l’Oncle Sam va donner un véritablement élan de succès à sa carrière.

Je souhaitais quitter l’Afrique du Sud, mais je ne savais pas qu’en le faisant, on m’empêcherait d’y revenir. Si je l’avais su, je ne l’aurais probablement jamais fait. C’est très douloureux de se retrouver loin de ce que l’on a toujours connu. Personne ne connait la douleur de l’exile avant d’avoir connu l’exile. Et peu importe où vous êtes, il y aura toujours un moment où les gens vous feront comprendre que même si vous êtes avec eux, vous ne serez jamais des leurs.

En 1960, Miriam apprend la terrible nouvelle du décès de sa mère. Elle souhaite regagner l’Afrique du Sud pour assister aux funérailles, mais le constat est sévère et brutal: son passeport est refusé suite à une annulation officielle du gouvernement sud-africain. C’est le début d’une longue période d’exile pour la jeune artiste engagée. En effet, pour avoir dénoncé le régime de l’apartheid de son pays, on lui en interdit indéfiniment  l’accès.

En 1962, Miriam  signe avec RCA Records et sort son premier album aux Etats-Unis, « Miriam Makeba« . Elle accompagne son ami Belafonte à la soirée d’anniversaire du président Kennedy au Madison Square Garden, mais prend congé de l’aftershow suite à un malaise. Toutefois, Kennedy qui souhaitait ardemment rencontrer la chanteuse africaine à la voix incomparable insiste auprès de Belafonte pour qui’il puisse la convaincre de revenir. Un convoi officiel vient la reprendre, et ce soir là, Miriam rencontre  le Président des Etats-Unis en personne.

En 1963, Miriam décide de dénoncer les méfaits de l’apartheid auprès des Nations Unies. Elle est une femme sans pays et accuse l’Afrique du Sud d’avoir volontairement crée cette situation d’apatride. D’autres pays comme la Guinée, le Ghana ou la Belgique, touchés par cette déclaration, lui accordent un passeport international. Pour finir, Miriam devient une citoyenne du monde en se voyant octroyer  10 passeports par 10 pays différents.

En 1966, Miriam et Belafonte se voient décerner le Grammy Award du Meilleur Disque Folklore. L’album « An Evening with Belafonte/Makeba »  traite des conditions politiques injustes dans lesquelles vivent les Noirs en Afrique du Sud. Les chants sont en Zulu, Sotho et Swahili. Après ce succès flamboyant, Miriam brille mondialement de mille feux et enregistre les classiques tels que « The Click Song » en Xhosa, langue de la tribu de son père ou « Malaïka«  en swahili.

Malgré ce succès qui ne cesse de grandir, une chose étrange attire l’attention des fans et des journalistes, provoquant une sorte de curiosité sur la personne de la diva sud-africaine: Miriam refuse systématiquement et catégoriquement de se maquiller quand elle doit monter sur scène, ou lorsqu’elle est invitée sur un plateau télé. On lui attribue un style, l »Afro look« .

En 1967, plus de dix ans après la première sortie de « Pata Pata« , le morceau sort aux Etats-Unis et connait un succès phénoménale.

« Cela fait désormais dix ans que je suis en exile. Le monde est libre, même si certains pays ne le sont pas. Voilà pourquoi je suis restée. »

En 1968, deux ans après son divorce de Masekela, l’amour va à nouveau s’emparer du cœur de la diva. Elle épouse Stokely Carmichael, activiste des droits civils originaire de Trinidad et membre des Black Panthers. Cette union crée la controverse aux USA, Miriam en perd ses contrats et voit ses concerts annulés. Le couple vit mal cette injustice autour de leur union et décide de quitter les Etats-Unis pour s’installer en Guinée.

Durant les quinze années de leur union, Miriam et Stokely tissent des liens d’amitié avec le couple présidentiel Ahmed et Andrée Sékou Touré. Grâce à cette relation, Miriam est nommée déléguée officielle aux Nations-Unies et se voit attribuer le Prix de la Paix de la Dag Hammarskjöld. En 1973, elle se sépare de Stokely et poursuit ses tournées mondiales. Elle retourne même aux Etats-Unis où, comme elle s’y attendait, elle rencontre un boycott total.

« Durant les premières années de mon retour aux Etats-Unis, certains me demandaient pourquoi je ne chantais plus. Je répondais: mais je chante dans le monde entier! En fait, quand un chanteur ne chantait pas aux Etats-Unis, c’est comme s’il ne chantait pas du tout. »

L’année 1974 marque le grand retour et succès de Miriam en Afrique lorsqu’elle est invitée par le Président Mobutu du Zaïre pour divertir le public de Rumble in the Jungle, fameux combat entre Muhammad Ali et George Foreman.

En 1975, la diva africaine qui se fait désormais surnommer Mama Africa interpelle à nouveau les Nations-Unies: il se passe des choses injustes en Afrique du Sud, que font les nations?

En 1985, un grand malheur vient à nouveau frapper la vie de Miriam. Elle perd sa fille unique Bongi, devenue elle aussi chanteuse, d’ailleurs toute aussi talentueuse et énergique que sa mère. La jeune femme qui n’a que 35 ans décède en Guinée des suites d’un accouchement difficile. Miriam en souffre effroyablement et décide de quitter la Guinée pour vivre à Bruxelles. C’est là qu’elle rencontre Paul Simon, qui l’aide à renouer avec le publique américain grâce au Graceland Tour.

A la fin des années quatre-vingts, Miriam participe activement à la Freedomfest,  la Free Nelson Mandela Concert, et la Mandela Day, des événements destinés à réclamer la libération de l’activiste sud-africain  Nelson Mandela. Ces événements feront pression sur le gouvernement sud-africain qui, le 11 février 1990, décidera de la libération de Mandela. Cet événement signera également la fin de l’exile de Miriam qui, enfin,  reposera les pieds sur la terre qui l’a vue naître. Mama Africa regagne l’Afrique du Sud le 10 juin 1990 à l’aide de son passeport français.

Le 16 octobre 1999, Miriam Makeba est nommée Ambassadrice de bonne volonté de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En 2005 , elle décide de mettre fin à sa carrière, tout en continuant à se battre pour les causes qu’elle estime dignes.

Le dimanche 9 novembre 2008, Zenzi s’éteint à l’âge de 76 ans, à Naples en Italie. Après avoir participé à un concert de soutien pour Roberto Saviano, écrivain et journaliste italien traqué par la mafia napolitaine.

Durant plus de la moitié de sa vie, Miriam Makeba aura été exclue de sa terre natale. Bien qu’elle fut reconnaissante vis à vis des différentes nations qui l’avaient accueillie à bras ouverts, son coeur n’avait cessé de battre pour l’Afrique du Sud. Et pour avoir lutté toute sa vie pour les siens à travers son talent, pour n’avoir jamais perdu l’espoir de retourner librement chez elle, celle que l’on connait encore aujourd’hui comme la « Mama Africa »  mérite divinement bien le titre de Reine et d’Héroïne d’Afrique.

Certainement qu’après la lecture de ce récit, certains d’entre vous écouteront la voix divine de la diva sud-africaine, tout en faisant défiler dans leur pensée les différentes étapes de son parcours. C’est cela la magie de la musique, la magie que nous offre Mama Africa à tout jamais… Et si vous êtes d’humeur joyeuse, je me permets de vous proposer « The click song« ; si vous êtes d’humeur amoureuse, je vous propose « Malaïka« ; et si vous êtes d’humeur triste, écoutez donc « The Lion Sleeps Tonight« …

Mais si vous le faites, et si vous le faites bien, vous l’entendrez chanter l’hymne de ceux et celles à qui l’on a retiré la liberté, mais qui n’ont jamais dit leur dernier mot…

C’était le récit de la vie de Miriam Makeba, une reine et héroïne d’Afrique.

Natou Pedro Sakombi

pour Reines & Héroïnes d’Afrique – Rha-Magazine

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