« Nous voulons entendre madame Garvey! »

Amy Jacques , éditrice  et militante, était l’épouse de Marcus Garvey et son bras droit pendant son incarcération dans un pénitencier d’Atlanta entre 1925 et 1927 . Considérée comme l’une des pionnières des femmes de couleur journalistes et éditrices du 20ème siècle, voici son histoire…

Naissance et éducation

Née à Kingston, en Jamaïque, le 31 December 1895, Amy est l’enfant aîné de George Samuel et Charlotte Henriette Jacques. Sa mère étant métisse, Amy grandit dans une famille bourgeoise de classe moyenne aux valeurs victoriennes. Le  métissage de sa mère va fortement influencer son éducation .

Dès son  jeune âge, Amy apprend le piano, la musique étant primordiale pour l’éducation d’une jeune fille de son époque et de son milieu. Elle fait partie de la petite minorité de jeunes gens à fréquenter l’école secondaire en Jamaïque, car à l’époque, moins de 2 % des jeunes seulement la fréquentent.

Les idéologies politiques d’Amy vont voir le jour grâce à son père qui lui demande de lire des périodiques et des journaux pour « améliorer sa connaissance du monde ».

A son époque,  la plupart des Jamaïcains noirs sont pauvres, et les agriculteurs sont tous analphabètes. Elle est autorisée à prendre des cours de sténographie plus tard, mais seulement parce son père veut qu’elle devienne infirmière . Après avoir obtenu quelques-uns des plus grands honneurs scolastiques de l’époque, Amy est recrutée pour travailler à un cabinet d’avocats. Son père refuse, il est pour lui hors de question de laisser sa fille travailler dans un environnement d’hommes, mais il décède la même année. Charlotte Henrietta exhorte alors sa fille à accepter le poste afin qu’elle puisse contrôler la succession. Amy travaillera pendant quatre ans dans le cabinet et en sortira avec une connaissance accrue du système juridique.

En 1918, Amy part pour les Etats -Unis. Elle a promis à son employeur et à sa mère qu’elle reviendrait dans les trois mois si les conditions aux États-Unis n’étaient pas adaptés à elle, ce qu’elle ne fera pas puisqu’elle découvrira le « Garveyisme » .  En effet, Amy assiste un jour à une conférence tenue par Marcus Garvey et peu après cela, assumera le rôle de secrétaire privée de Garvey et travaillera avec lui à l’ UNIA ((United Negro Improvement Association).

Son mariage avec Marcus Garvey

Il existe beaucoup de contradictions dans les détails qui concernent le début d’une idylle entre Amy Jacques et Marcus Garvey. Beaucoup d’historiens sont confus quant à savoir si oui ou non ils avaient réellement eu une liaison avant le divorce de Marcus. D’une part, la première épouse de Marcus Garvey, Amy Ashwood, aurait affirmé qu’ils se voyaient derrière son dos. Elle parle de l’infidélité de Marcus et de la méfiance qu’elle ressentait vis à vis d’Amy Jacques pour décrire la douleur et l’humiliation qu’elle aurait subi face à cela.

D’autre part, Marcus disait n’avoir eu aucun contact intime avec Amy avant le divorce d’avec sa première femme. Les deux affirment avoir connu une relation respectueuse et qu’elle était strictement limitée au travail et à un bavardage amical. Néanmoins, Ashwood aurait fait une demande de séparation en été 1921, quand elle aurait découvert qu’ Amy et Marcus couchaient ensemble. Amy quant à elle réitérait que le contact romantique entre Marcus et elle aurait commencé seulement après son divorce d’avec Ashwood.

Marcus divorce d’Ashwood alors qu’elle est en Angleterre, en Juin 1922 et épouse Amy à Baltimore. Après cela, Ashwood se serait sentie trahie par son amie et son ex-mari. En effet, Amy Jacques et elle se seraient connues alors qu’elles étaient adolescentes à Kingston. Amy Jacques aurait même été demoiselle d’honneur d’Amy Ashwood à son mariage avec Garvey.

Ses responsabilités à l’UNIA

Au début de son mariage, Amy pensait que sa responsabilité ne se limiterait qu’au confort de son mari . Cependant, juste quelques mois après son mariage avec Marcus, Amy commence à éditer le volume 1 de « Philosophy and Opinions of Marcus Garvey » (une compilation des écrits et discours de Marcus) . Son but initial dans l’édition de ce journal est de fournir un moyen pour le grand public de se former leur propre opinion sur Marcus Garvey, sans la stigmatisation des sources populaires de l’époque. La place d’Amy à la fois dans le mouvement et l’organisation va bientôt prendre de l’ampleur. Très vite, au lieu de se placer derrière son mari et  travailler dans l’ombre, Amy devient un visage de UNIA et la représentante des femmes de cette organisation. Dans son livre « Garvey and Garveyism » , Amy allègue qu’une quantité importante des discours de Garvey était écrite par elle.

Amy Jacques Garvey était une excellente oratrice. Après être rentré de sa tournée dans l’Ouest, on raconte que Marcus devait prendre la parole à New York et qu’Amy qui ne faisait pas partie du programme l’accompagnait. Mais le public avait été tellement inspiré par les discours et les ouvrages publiés par Amy, que lorsque Garvey a voulu prendre la parole, la foule aurait scandé:

« Nous voulons entendre Mme Garvey! »

Même s’il n’était pas prévu qu’elle prenne la parole, Marcus était ravi de la lui donner et de déclarer qu’il était heureux qu’ Amy soit sa femme et non son rival.  Ainsi, dans de nombreuses circonstances imprévues, Amy Garvey a joué un rôle au premier plan dans l’UNIA .

Marcus en prison

Marcus Garvey est reconnu coupable de fraude le 21 Juin 1923, moins d’un an après son mariage avec Amy Jacques . Après avoir été reconnu coupable , il est envoyé à la prison Tombs dans l’État de New York, où il passe trois mois avant d’être libéré sous caution. En prison, Garvey échoue à  ses appels et est condamné le 8 Février 1925 à cinq ans de prison, à Atlanta . C’est à ce moment qu’Amy prend la direction de l’UNIA .

Amy voyage dans tout le pays pour recueillir des fonds pour la défense de Garvey. Elle édite et publie le volume 2 de « Philosophy and Opinions of Marcus Garvey », deux volumes de sa poésie, « The Tragedy of White Injustice » et « Selections from the Poetic Meditations of Marcus Garvey ».  A côté de cela, elle travaille sans relâche avec les avocats pour obtenir la libération de son mari, gère l’UNIA et organise des conférences. Malgré ces efforts, on raconte Garvey n’a jamais accepté qu’Amy assume le leadership officiel de l’organisation.

Après l’expulsion de Marcus en 1927 , Amy rentre avec lui en Jamaïque. Elle lui donne deux fils:  Marcus Mosiah Garvey Jr. (né en 1930) et Julius Garvey Winston (né en 1933). Elle restera avec ses enfants en Jamaïque quand Garvey déménagera en Angleterre en 1934.

Après Garvey

Après la mort de Garvey en 1940 , Amy devient rédactrice au journal « The African », publié à Harlem.

A la fin des années 1940, elle forme l’ « African Study Circle of the World in Jamaica »(Cercle d’étude d’Afrique du monde en Jamaïque).

En Novembre 1963, Amy Jacques Garvey visite le Nigeria en tant qu’invitée du DrNnamdi Azikiwe, premier gouverneur général de la nation . Elle publie son propre livre, « Garvey and Garveyism » en 1963 , ainsi qu’un livret, « Black Power in America: The Power of the Human Spirit » ( [le concept de] Black Power en Amérique : Le pouvoir de l’esprit humain) en 1968. Sa dernière publication sera « Philosophy and Opinions of Marcus Garvey », volume III.

Elle recevra la médaille Musgrave en 1971 et meurt le 25 juillet 1973, à Kingston, en Jamaïque.

Natou Pedro Sakombi

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