Afeni Shakur ‘Mon fils sauvera la Nation Noire…’

Alice Faye Williams, alias Afeni Shakur, est née le 22 janvier 1947 à Lumberton, en Caroline du Nord. A l’âge de onze ans, sa famille déménage à New York et s’installe dans le Bronx. Alice, qui souhaite devenir actrice, est inscrite à la Performing Arts High School de Manhattan, une école des arts du spectacle. Vers l’âge de 17 ans, elle fréquente le Manny’s Bar, un bar afro-américain dans les quartiers du Bronx, et c’est là qu’elle fera cette rencontre qui bouleversera le cours de son existence. Un soir, un jeune homme répondant au nom de Shaheed franchit les portes du bar. Alice a immédiatement remarqué sa présence, mais elle sait qu’elle n’a aucune chance d’attirer son regard. Elle déclarera:

Je portais les cheveux courts et crépus, j’étais maigrichonne,  je n’avais pas de poitrine, pas de fesses, en gros, je n’étais pas le genre de fille que les hommes convoitaient. 

Pourtant, Alice est  une fille intelligente et possède un ravissant sourire.  Ce côté simple et naturel est d’ailleurs ce qui attirera Shaheed, qui pour une fois, pouvait avoir une conversation intéressante avec une jeune femme, en dehors de toute superficialité, et ça lui plaisait. Après avoir échangé plusieurs fois, Shaheed l’invite à assister aux réunions de la Nation of Islam où il prêche de temps en temps.

La Nation of Islam, le Black Pather Party

Au fur et à mesure qu’Alice écoute le frère Shaheed précher, la perception qu’elle a de sa personne change. Et en effet, elle devient de plus en plus fière de la jeune femme noire aux cheveux crépus qu’elle est. Shaheed a toujours autant d’admiration pour la jeune femme qui fait d’énormes progrès dans sa connaissance de l’Islam et de l’histoire du peuple noir. La même année, il la présente à Malcolm X.

Alice n’a que 19 ans lorsqu’elle travaille comme secrétaire à la Nation of Islam. Elle y fait la connaissance de Billy Garland, un jeune homme en pleine quête de son identité, tout comme elle. Alice tombe amoureuse de Billy et accepte de l’accompagner pour la première fois aux réunions du Black Panthers Party qui ont lieu tous les samedis vers 13H. Alice assistera à la conférenceBlack Power organisée par le parti à Philadelphie. Cet évènement va complètement changer sa vie et sa façon de penser. Ses idées sont désormais celles d’une révolutionnaire. Elle n’hésite pas, en signe de résistance, à passer des lames de rasoir dans les paquets de farine et de sucre des super-marchés de New York. Elle fréquente les réunions des Black Panthers de manière assidue, laissant à la traîne Billy qui l’y avait emmenée. Alice devient très vite l’une des rares femmes à faire parti du mouvement.

Quand Alice devient « Afeni »

Les discours d’Eldridge Cleaver,  membre important du parti pour qui elle a énormément d’affection, vont forger sa vision de la société et de la lutte. Elle déclarera:

Il fallait l’écouter! C’était quelqu’un de merveilleux. Il était beau et savait comment nous motiver à nous instruire, nous qui n’avions pas été au collège ou qui y avaient été expulsés.

Alice  se nourrissait des paroles pleines d’espoir et de rêves de Cleaver et  c’est à cet époque qu’elle devient  Afeni, ce qui signifie « la bien-aimée » ou « celle qui aime son peuple », un nom d’origine nigériane qui lui sera donné par Oba Efuntola Oseijeman Adelabu Adefunmi, fondateur du village yoruba et panafricain d’Oyotunji, en Caroline du Sud.

Mutulu Shakur

L’histoire d’amour entre Billy et Afeni bat de l’aile. Billy ne parvient plus à suivre le rythme d’Afeni qui évolue à pas de géant dans sa lutte pour le peuple et devient violent avec elle. Ils se séparent, mais après le départ de Billy, Afeni se rend compte qu’elle est enceinte. Elle ne lui parle pas de sa grossesse car non seulement elle n’est plus amoureuse mais elle ne se voit pas partager son quotidien avec un bébé et un homme violent. C’est au début de sa grossesse qu’elle devient très proche de Mutulu Shakur , un membre des Black Panthers, qui, bien qu’au courant de sa grossesse, finit par l’épouser. Mutulu Shakur est accusé de vol de voitures blindées causant la mort de deux policiers et d’un gardien, un incident survenu chez Afeni. En effet, le lendemain du vol de voiture, vers cinq heures du matin, deux policiers  suivent  Mutulu jusqu’à l’appartement d’Afeni où il habite . Afin de s’échapper, il n’hésite pas à  tirer sur les agents. La scène se passe sous les yeux d’Afeni et de Sayeeda Shakur, la première épouse de Mutulu. Afeni avait accepté que Sayeeda vienne habiter chez elle, mais elle n’avait aucune intention de s’entendre avec elle. Au contraire, elle lui menait volontairement la vie dure au quotidien, car elle pensait que Sayeeda ne méritait pas un homme aussi révolutionnaire que Mutulu.

156 chefs d’accusation

Plus tard, la police arrêtera Afeni et Mutulu. Leur famille tentera de réunir de quoi  payer leurs cautions, mais la somme obtenue ne suffira pas à assurer les 100.000 dollars  exigés. Afeni se retrouve incarcérée à la Women’s House of Detention in Greenwich Village, un centre de détention pour femmes, elle est enceinte de cinq mois. Dans sa cellule, son rituel journalier consiste à caresser son ventre arrondie en disant :

C’est mon prince,  il sauvera la Nation Noire.

Pour finir, ce sont les femmes de son église et ses amies qui payeront sa caution. Chose surprenante pour Afeni, car la majorité d’entre elles sont blanches, et les femmes noires ne font même pas partie des Black Panthers. Pour son procès, Afeni décide de se défendre seule, c’est donc sans avocat qu’elle se présente à la la barre. Elle gagne le procès haut la main: elle est finalement acquittée des 156 chefs d’accusation contre elle, faute de preuves. Mutulu Shakur quant à lui sera condamné à soixante ans de prison ferme et à l’heure actuelle, il continue à purger sa peine. Beaucoup le considère comme un prisonnier politique.

Le « serpent éclatant »: naissance et enfance de Tupac

Tupac est né le le 16 juin 1971, un mois après l’acquittement de sa mère. Afeni qui ne veut pas mettre la vie de son fils en danger et qui refuse qu’on sache qu’elle est sa mère, l’inscrit  au régistre national en tant que Lesane Parish Crooks. Cependant, elle décide de l’appeler Tupac Amaru Shakur, ce qui signifie en quechua (langue du Pérou)  « serpent éclatant ».  Shakur lui est donné par son beau père et signifie en arabe: reconnaissant envers Dieu. Afeni confiera plus tard qu’elle souhaitait que son fils porte un nom de révolutionnaire. Elle voulait qu’il se considère comme un citoyen noir indépendant appartenant au monde car il n’était pas juste un enfant noir du quartier. Elle avait choisi ce nom d’après  Túpac Amaru II, un révolutionnaire péruvien qui avait mené un soulèvement indigène contre l’Espagne et avait ensuite été exécuté.

Afeni n’avait plus repris contact avec Billy Garland, le père biologique de Tupac. Elle ne lui avait pas même annoncé qu’il avait un fils. Et afin que le petit ne souffre de son absence, elle lui fait croire que son père est décédé.

Pour la petite histoire, en 1994, lorsque Tupac se fit hospitaliser suite aux coups de feu dont il était victime et pour lesquels il accusait le rappeur Notorius B.I.G d’etre responsable, son père biologique serait venu lui rendre visite à la Bellevue Hospital.  Plus tard Billy racontera que c’est à la sortie du film Juice en 1992 qu’il avait compris que Tupac était son fils. En ouvrant les yeux en salle de réveil, Billy sera la première personne que Tupac verra à ses côtés. Il le reconnait immédiatement mais pense qu’il doit être mort et que Dieu envoie son père de l’haut-delà pour venir le chercher. C’est donc à partir de ce jour que Tupac  saura que son père n’était pas mort. Néanmoins, il n’aura aucune relation de proximité avec lui. Billy était son père biologique, mais son père de coeur était Mutulu Shakur, de qui il était très proche.

​Le prince noir

Il existe une symbiose quasi parfaire entre Afeni et son fils. Il le surnomme le prince noir. D’ailleurs c’est comme ça que Tupac se fait appeler par tous durant toute son enfance. Afeni l’élève en vainqueur et lui inculque la confiance en soi. A l’âge de deux ans à peine, Afeni reprend son fils quand il fait des bêtises en lui disant:

Prince Noir, quand on est noir et indépendant, on ne fait pas ce que tu viens de faire! Elle le lui rappelait sans cesse: Prince Noir, surtout ne l’oublie jamais, tu es un homme noir et indépendant.

Afeni élève son fils et les deux autres enfants qu’elle donnera à Mutulu, toujours incarcéré. La pauvreté fait partie de son quotidien, ce n’est pas facile de nouer les deux bouts. Elle ne peut pas offrir à ses enfants ce dont ils rêvent, mais elle  leur donne cette soif de justice avec laquelle elle a grandi. La connaissance de soi, la connaissance du monde, de l’histoire et des arts sont des éléments primordiaux chez les Shakur. Afeni se bat tant bien que mal pour que ses enfants ne tombent ni ne persistent dans le milieu de la délinquance.

À douze ans, Afeni inscrit Tupac au groupe de théâtre 127th Street Repertory Ensemble de Harlem. Il y fait preuve d’un énorme talent et est choisi pour interpréter le rôle de Travis enfant dans la pièce A Raisin in the Sun, qui se joue au célèbre Apollo Theater. En 1986, la famille déménage à Baltimore dans le Maryland. Tupac est muté à la Baltimore School for the Arts, où il étudie le théâtre, la poésie, le jazz et le ballet. Il joue des pièces de Shakespeare ainsi que le rôle du roi des souris dans Casse-Noisette. Il remporte la plupart des concours de rap auxquels il participe et est considéré comme le meilleur rappeur de son école. Afeni ne peut pas offrir à son fils des vêtements à la mode, mais Tupac reste l’un des enfants les plus populaires de l’établissement.  Il possède un grand sens de l’humour, d’excellentes compétences en rap et une facilité à se lier avec toutes les foules. En juin 1988, Tupac et sa famille déménagent à nouveau. Ils s’installent, cette fois à Marin City en Californie, où il étudie à la Tamalpais High School. En 1989, Tupac commence à fréquenter les cours de poésie de Leila Steinberg  , la célèbre éducatrice américaine.

Dear Mama

La carrière de Tupac commence en 1990. Il vendra plus de 75 millions d’albums dans le monde et sera considéré comme  l’un des musiciens ayant vendu le plus de disques dans le monde. Le magazine Rolling Stone le placera dans la 86ème position du classement des plus grands artistes musicaux de tous les temps. Afeni pouvait être fière de son fils. Elle appréciait particulièrement la démarche de Tupac qui visait à accuser les injustices de la société. Tupac était  plus qu’un artiste, c’était un activiste social. Dans la plupart de ses chansons il évoque une enfance au milieu de la violence et de la misère dans les ghettos, le racisme, les problèmes de société et ses conflits avec d’autres rappeurs. Il parle également de sa relation avec sa mère qu’ il place sur un pied d’estale. C’est pour elle qu’il écrit le célèbre morceau Dear Mama, l’une des 25 chansons ajoutées au registre national d’enregistrement américain en 2010. La Library of Congress a commenté la chanson comme étant « un hommage émouvant à la fois à la propre mère du rappeur assassiné et à toutes les mères qui luttent pour maintenir une famille face à la toxicomanie, la pauvreté et l’indifférence de la société ». Tupac n’est que le troisième rappeur à entrer dans cette bibliothèque, après Grandmaster Flash et Public Enemy.Cependant le prince noir d’Afeni a également été  la cible de plusieurs poursuites judiciaires.  Il a connu d’autres problèmes juridiques sans compter une incarcération.

Le sommeil éternel du Prince

Quand son fils se fait assassiner le 13 septembre 1996, Afeni se trouve seule chez elle. Elle est complètement désemparrée mais surprend tout le monde en disant:

Plusieurs mères ont perdu leur fils, victimes des violences qui règnent dans ce pays. Vous, voyez, je ne suis pas la seule.

Même si le passage de son fils sur terre était bien trop court,  Afeni avait réussi sa mission, à savoir, faire de  son fils ce sauveur pour la Nation Noire.

Même après sa mort, Tupac reste l’ami ou le grand frère de la jeune génération noire qui se nourrit de ses paroles encore à ce jour. Il continue à élever leur conscience et à leur transmettre cette soif de justice qu’il avait en lui. Il est l’un des artistes qui a sorti le plus d’albums après sa mort, il est classé 8ème célébrité morte rapportant le plus d’argent, devançant notamment James Brown et Bob Marley en 2007.

La « Shakur Family Foundation »

Pour préserver l’héritage de son fils après sa mort, Afeni fonde la Shakur Family Foundation qui sera  rebaptisée Tupac Amaru Shakur Foundation (ou TASF) en 1997. La fondation a pour but de fournir une formation et un soutien pour les étudiants qui aspirent à améliorer leurs talents créatifs. La TASF sponsorise des concours de dissertation, des évènements de charité, des camps de spectacle pour adolescents et des bourses d’études. En 2005, La fondation ouvre officiellement la Tupac Amaru Shakur Center for the Arts à Stone Mountain. En novembre 2003, un documentaire sur Tupac intitulé « Tupac : Resurrection » est réalisé sous la supervision d’Afeni qui en est également la narratrice. Il est nommé pour l’Oscar du meilleur film documentaire lors de la 77ème cérémonie des Oscars et les bénéfices récoltés iront à une association caritative qu’a créée Afeni. En avril 2003, l’Université d’Harvard coparraine un colloque universitaire intitulé « All Eyez on Me: Tupac Shakur and the Search for the Modern Folk Hero » (« All Eyez on Me : Tupac Shakur et la recherche du héros populaire moderne »). Les conférenciers ont examiné un large éventail de sujets traitant de l’impact de Tupac sur plusieurs thèmes, du divertissement à la sociologie.

Après la mort de Tupac, son père biologique, Billy Garland exige que des tests ADN soient effectués pour démontrer que l’artiste était bien son fils. Le test attestera à 99.97% que Tupac était bien le fils de Billy Garland , juste après quoi ce dernier intentera un procès à Afeni, réclamant la moitité de la fortune de Tupac. Afeni est furieuse, elle estime que Billy n’est rien d’autre que le père biologique de Tupac et qu’il n’a pas le droit de réclamer autant. Elle gagne le procès, mais un accord est toutefois trouvé: Billy Garland obtient 540.000 dollars et des dommages s’élevant à 350.000 dollars.

Evolution d’une révolutionnaire

Dans sa biographie « Afeni Shakur: Evolution of a Revolutionary »(Afeni Shakur: l’évolution d’une révolutionnaire), la mère de l’icône du rap nous dévoile son parcours de combattante. Toute sa vie, elle a lutté avec colère et fierté, en pleine pauvreté et souvent dans la vague des violences conjugales. Elle a connu la douleur des femmes enceintes enfermées en milieu carcéral, s’est battue contre son addiction à la drogue douce, a exprimé ses idées politiques radicales et a dû faire face aux démons d’angoisse après le décès de son fils. Quand elle y songe, Afeni reconnait avoir assumé cette vie qu’elle avait choisi le jour où elle avait décidé de lutter pour les droits de son peuple. Elle est parfois brutalement honnête, mais elle n’a rien à cacher, ses faiblesses sont pour elle les aléas de tous ceux qui ont choisi le « struggle » (la lutte). La justice a toujours été son combat, et ce, même après la mort de son fils.

C’était le récit d’Afeni Shakur, la célèbre « Dear Mama »… une Reine et Héroïne d’Afrique.

Natou Pedro Sakombi

Abla Poukou ou le cri de coeur d’une mère: « Baouli! L’enfant est mort… »

Au 17ème siècle, le roi Osseï Tutu fondera  la Confédération Ashanti (Ghana). Etant donné que chez les Ashanti c’est la loi matrilinéaire qui prime, à sa mort, c’est son neveu qui lui succédera.  Toutefois, lorsque le neveu finit à son tour par trouver la mort, une guerre éclatera à Koumassi, capitale du Royaume, et opposera principalement un vieil oncle de la famille royale nommé Itsa, et Dakon, le second frère de celle qui nous intéresse ici, à savoir la future Reine Abla Pokou (née au début du XVIIIe siècle).

Dakon finit lui-même  par trouver la mort dans cette guerre fratricide. Et très vite, Abla Pokou comprend que sa vie et celle de ses fidèles serviteurs et soldats sont en jeu. Elle décide de s’enfuir avec eux. Conduit par leur reine, le peuple marchera pendant de nombreux jours et de nombreuses nuits, fuyant sans arrêt  ceux qui s’étaient lancés à leur poursuite pour les abattre. Complètement épuisés, ils arrivent devant le fleuve appelé Comoé, situé à la frontière entre le Ghana et la Côte d’Ivoire. Mais le fleuve est quasi infranchissable, et les ennemis quant à eux s’approchent de plus belle. Mais après avoir franchi autant d’obstacles, après autant de jours et de nuits de lutte, il était hors de question d’en rester là.

La Reine Abla Pokou tourne les yeux vers sa suite et, confrontée aux regards perdus et désespérés de ceux qui l’avaient suivi et lui avaient fait confiance jusque là, sa principale responsabilité est de trouver une solution rapide pour les maintenir en vie. C’est finalement vers son devin, qui fait parti de sa suite, qu’elle lance un dernier regard en disant: « Dis-nous ce que demande le génie de ce fleuve pour nous laisser passer ! » Le vieil homme totalement abattu lui répond : « Reine, le fleuve est irrité, et il ne s’apaisera que lorsque nous lui aurons donné en offrande ce que nous avons de plus cher. » A la réponse du vieux devin, les femmes de la suite proposeront leurs bijoux en or et en ivoire et les hommes leur bétail. Mais le devin secoue tristement la tête et dit:  « Ce que nous avons de plus cher, ce sont nos fils ! »

Aux dernières paroles du devin, Abla Pokou ne voit aucune autre solution que proposer elle-même, en tant que Reine, un sacrifice au génie du fleuve. Ces hommes et ces femmes tellement fidèles et dévoués ne méritaient nullement d’offrir de si lourds sacrifices. La reine se présente donc elle-même devant l’immensité du fleuve, défait le pagne qui retient son fils à son dos et prend l’enfant dans ses bras. Elle le couvre de bijoux et enfin dit:

« Kouakou, mon unique enfant, pardonne-moi, mais j’ai compris qu’il faut que je te sacrifie pour la survie de notre tribu. Plus qu’une femme ou une mère, une reine est avant tout une reine ! « 

La foule surprise de ce qu’aucune larme ne tombe des yeux de cette femme au courage exceptionnelle, éclate en sanglots, sans doute persuadée que ces cris du coeur feront changer d’avis cette mère qui s’apprêtait à livrer son fils unique au fleuve. Mais elle, toujours aussi déterminée, lève l’enfant au dessus d’elle, le regarde une dernière fois les yeux pleins d’affection et de révolte. Elle se détourne et continue à s’avancer vers les eaux du fleuve majestueux et aux vagues impressionnantes.  Elle y précipite l’enfant!

Le sacrifice ainsi fait, Abla Pokou et sa tribu observent avec étonnement la rapidité avec laquelle les eaux troublées du Comoé se calment. La tribu  traverse le fleuve dans le calme que l’étendu d’eau leur offre en échange d’un incroyable sacrifice.

On raconte qu’à  la fin de la traversée, la Reine aurait fini par pousser un cri en sanglotant:  « BA OULI »!

C’est de ce cri que viendrait le nom de la tribu sauvée: « Ba ouli », qui signifie « L’enfant est mort », et qui donnera le nom « Baoulé ». Il faut tout de même noter que les avis des généalogistes de la tribu baoulé divergent quant à cette traversée du fleuve. Certains racontent qu’un arbre fromager se serait penché et aurait permis à la Reine et à sa suite de traverser, d’autres parlent d’énormes hippopotames rangés dos à dos pour leur offrir le passage. Mais l’épisode du sacrifice reste identique.

Une fois arrivée sur ce que nous connaissons aujourd’hui comme une région de la Côte d’Ivoire, la tribu décide d’organiser des funérailles pour l’enfant sacrifié. Et en souvenir de l’enfant, le lieu sera appelé Sakassou, ce qui veut dire « le lieu des funérailles. » La Reine Abla Pokou régnera des années et des années sur cette contrée et sa renommée sera si fièrement répandue. Elle mourra vers 1760.

La similitude de cette merveilleuse et émouvante histoire nous fera certainement penser à d’autres grands récits historiques connus, tel que la traversée de la Mer Rouge par le peuple d’Israël ou le Jugement de Salomon. Que cela ne nous égare en aucun cas en nous poussant à croire au caractère légendaire du récit de la Reine Abla Pokou et de la tribu baoulé. Abla Pokou a bel et bien existé, et ce récit, qui représente une partie non négligeable du patrimoine historique ivoirien et de notre terre mère bien aimée, l’Afrique, est bel et bien vraie.

Respect et hommage à cette grande dame qui offrit ce qu’elle avait de plus précieux pour sauver toute une tribu. C’est elle qui ramènera le peuple du Ghana vers la Côte d’Ivoire, sa terre d’exile, afin de lui épargner la vie. Retenons donc le nom de la Grande Reine Abla Pokou, fondatrice de tribu des Baoulés de la Côte d’Ivoire.

Natou Pedro Sakombi

Miriam Makeba, l’exilée qui devint Mama Africa

Johannesburg 1932, Nomkomendelo, une jeune sangoma (guérisseuse traditionnelle) de la tribu des Swazi , donne naissance à une petite fille qu’elle nomme Uzenzile Makeba Qgwashu Nguvama. Son nom de baptême est Miriam,  mais on préfère l’appeler affectueusement Zenzi, diminutif de Uzenzile, qui signifie « Tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même ».

La famille de six enfants dont Zenzi est la cadette, vit dans une situation si précaire que pour aider son époux dans les dépenses du ménage, la jeune mère vent illégalement l’umqombothi, fameuse bière traditionnelle sud-africaine. Mais Zenzi n’a que dix-huit jours lorsque sa mère est arrêtée pour cette activité illicite et écope d’une peine d’emprisonnement de six mois fermes. Ainsi, les six premiers mois de l’enfant se passeront  dans un univers carcéral.

Toutefois, Zenzi ne gardera aucune séquelle de cette période; c’est une fillette pleine de vie qui déjà très tôt va manifester un goût prononcé pour le chant. Sa mère savait jouer de plusieurs instruments traditionnels et son père était le leader d’un groupe de chant appelé The Mississippi 12. La petite Zenzi a pratiquement baigné dans la musique durant toute son enfance, entre les chansons traditionnelles de sa mère et les morceaux d’Ella Fitzgerald que jouait son frère Joseph.

Le décès de son père viendra brutalement marquer l’enfance de la petite Senzi, un départ qui assombrit son ciel bleu alors qu’elle n’a que cinq ans. Suite au décès de son époux, Nomkomendelo et ses enfants déménagent à Pretoria, où, après s’être plusieurs fois faufilée dans les répétitions Senzi est acceptée à la chorale de l’église. A treize ans, la gamine gagne le concours des jeunes talents de l’école missionnaire de la  ville, et anime  les mariages et autres célébrations.

Adolescente, la jeune Senzi est forcée de gagner sa vie pour aider sa mère et la famille. Elle travaille comme servante pour les familles blanches et ses seules occupations sont dédiées au chant et à son petit ami, le jeune James Kubali. À 17 ans, elle tombe enceinte et donne naissance à son premier et unique enfant, Sibongile, surnommée  Bongi. Mais l’infidélité et la violence de Kubali séparent le jeune couple. Le jeune homme abandonne la jeune mère et l’enfant, les laissant à charge de sa mère qui vit de ses maigres revenus de guérisseuse traditionnelle. Chants traditionnels, percussions et danse effaceront la misère quotidienne et inspireront plus que jamais la jeune Senzi.

En 1950, Senzi décide de confier sa fille à sa mère pour regagner Johannesburg, là où la carrière de celle qui deviendra Miriam Makeba va réellement décoller. Elle rejoint le groupe de jazz sud-africain les Manhattan Brothers, et pour la première fois, son visage apparaît publiquement grâce au poster du groupe. En 1953, elle enregistre avec eux son premier hit « Laku Tshoni Ilanga ». Elle devient rapidement une mini-star nationale, gagnant le surnom de «rossignol».

Mais Miriam finit par quitter le groupe pour créer sa propre bande, uniquement composée de femmes. Leur répertoire reprend surtout des mélodies traditionnelles sud-africaines. En 1956, elle sort le célèbre single Pata Pata, qui connaîtra plus tard un succès mondial. La chanson est diffusée sur toutes les radios du matin au soir et provoque une véritable furie dans les rues de Johannesburg. Hélas, le tube à succès n’améliorera en rien le train de vie modeste de Miriam, elle n’obtient que quelques miettes malgré son succès.

C’est en 1959 que la future diva connaît sa percée avec son apparition dans Come Back Africa, un documentaire dénonçant les méfaits de l’apartheid. Le réalisateur, Lionel Rogosinen obtient une nomination au Festival de Venise et insiste pour que Miriam l’accompagne à la première du film. C’est donc sur le sol italien que la jeune femme se fait remarquer par les plus grands cinéastes et qu’elle se voit proposer la voix lead feminine pour la présentation de la version sud-africaine de King-Kong à Broadway, aux côtés de celui qui deviendra son époux, le trompettiste sud-africain Hugh Masekela (leur mariage ne durera que deux ans).

Pour se rendre aux Etats-Unis, la nouvelle étoile se rend à Londres pour y introduire sa demande de visa qui sera acceptée grâce à sa rencontre et au coup de pouce du grand Harry Belafonte. L’arrivée de Miriam au pays de l’Oncle Sam va donner un véritablement élan de succès à sa carrière.

Je souhaitais quitter l’Afrique du Sud, mais je ne savais pas qu’en le faisant, on m’empêcherait d’y revenir. Si je l’avais su, je ne l’aurais probablement jamais fait. C’est très douloureux de se retrouver loin de ce que l’on a toujours connu. Personne ne connait la douleur de l’exile avant d’avoir connu l’exile. Et peu importe où vous êtes, il y aura toujours un moment où les gens vous feront comprendre que même si vous êtes avec eux, vous ne serez jamais des leurs.

En 1960, Miriam apprend la terrible nouvelle du décès de sa mère. Elle souhaite regagner l’Afrique du Sud pour assister aux funérailles, mais le constat est sévère et brutal: son passeport est refusé suite à une annulation officielle du gouvernement sud-africain. C’est le début d’une longue période d’exile pour la jeune artiste engagée. En effet, pour avoir dénoncé le régime de l’apartheid de son pays, on lui en interdit indéfiniment  l’accès.

En 1962, Miriam  signe avec RCA Records et sort son premier album aux Etats-Unis, « Miriam Makeba« . Elle accompagne son ami Belafonte à la soirée d’anniversaire du président Kennedy au Madison Square Garden, mais prend congé de l’aftershow suite à un malaise. Toutefois, Kennedy qui souhaitait ardemment rencontrer la chanteuse africaine à la voix incomparable insiste auprès de Belafonte pour qui’il puisse la convaincre de revenir. Un convoi officiel vient la reprendre, et ce soir là, Miriam rencontre  le Président des Etats-Unis en personne.

En 1963, Miriam décide de dénoncer les méfaits de l’apartheid auprès des Nations Unies. Elle est une femme sans pays et accuse l’Afrique du Sud d’avoir volontairement crée cette situation d’apatride. D’autres pays comme la Guinée, le Ghana ou la Belgique, touchés par cette déclaration, lui accordent un passeport international. Pour finir, Miriam devient une citoyenne du monde en se voyant octroyer  10 passeports par 10 pays différents.

En 1966, Miriam et Belafonte se voient décerner le Grammy Award du Meilleur Disque Folklore. L’album « An Evening with Belafonte/Makeba »  traite des conditions politiques injustes dans lesquelles vivent les Noirs en Afrique du Sud. Les chants sont en Zulu, Sotho et Swahili. Après ce succès flamboyant, Miriam brille mondialement de mille feux et enregistre les classiques tels que « The Click Song » en Xhosa, langue de la tribu de son père ou « Malaïka«  en swahili.

Malgré ce succès qui ne cesse de grandir, une chose étrange attire l’attention des fans et des journalistes, provoquant une sorte de curiosité sur la personne de la diva sud-africaine: Miriam refuse systématiquement et catégoriquement de se maquiller quand elle doit monter sur scène, ou lorsqu’elle est invitée sur un plateau télé. On lui attribue un style, l »Afro look« .

En 1967, plus de dix ans après la première sortie de « Pata Pata« , le morceau sort aux Etats-Unis et connait un succès phénoménale.

« Cela fait désormais dix ans que je suis en exile. Le monde est libre, même si certains pays ne le sont pas. Voilà pourquoi je suis restée. »

En 1968, deux ans après son divorce de Masekela, l’amour va à nouveau s’emparer du cœur de la diva. Elle épouse Stokely Carmichael, activiste des droits civils originaire de Trinidad et membre des Black Panthers. Cette union crée la controverse aux USA, Miriam en perd ses contrats et voit ses concerts annulés. Le couple vit mal cette injustice autour de leur union et décide de quitter les Etats-Unis pour s’installer en Guinée.

Durant les quinze années de leur union, Miriam et Stokely tissent des liens d’amitié avec le couple présidentiel Ahmed et Andrée Sékou Touré. Grâce à cette relation, Miriam est nommée déléguée officielle aux Nations-Unies et se voit attribuer le Prix de la Paix de la Dag Hammarskjöld. En 1973, elle se sépare de Stokely et poursuit ses tournées mondiales. Elle retourne même aux Etats-Unis où, comme elle s’y attendait, elle rencontre un boycott total.

« Durant les premières années de mon retour aux Etats-Unis, certains me demandaient pourquoi je ne chantais plus. Je répondais: mais je chante dans le monde entier! En fait, quand un chanteur ne chantait pas aux Etats-Unis, c’est comme s’il ne chantait pas du tout. »

L’année 1974 marque le grand retour et succès de Miriam en Afrique lorsqu’elle est invitée par le Président Mobutu du Zaïre pour divertir le public de Rumble in the Jungle, fameux combat entre Muhammad Ali et George Foreman.

En 1975, la diva africaine qui se fait désormais surnommer Mama Africa interpelle à nouveau les Nations-Unies: il se passe des choses injustes en Afrique du Sud, que font les nations?

En 1985, un grand malheur vient à nouveau frapper la vie de Miriam. Elle perd sa fille unique Bongi, devenue elle aussi chanteuse, d’ailleurs toute aussi talentueuse et énergique que sa mère. La jeune femme qui n’a que 35 ans décède en Guinée des suites d’un accouchement difficile. Miriam en souffre effroyablement et décide de quitter la Guinée pour vivre à Bruxelles. C’est là qu’elle rencontre Paul Simon, qui l’aide à renouer avec le publique américain grâce au Graceland Tour.

A la fin des années quatre-vingts, Miriam participe activement à la Freedomfest,  la Free Nelson Mandela Concert, et la Mandela Day, des événements destinés à réclamer la libération de l’activiste sud-africain  Nelson Mandela. Ces événements feront pression sur le gouvernement sud-africain qui, le 11 février 1990, décidera de la libération de Mandela. Cet événement signera également la fin de l’exile de Miriam qui, enfin,  reposera les pieds sur la terre qui l’a vue naître. Mama Africa regagne l’Afrique du Sud le 10 juin 1990 à l’aide de son passeport français.

Le 16 octobre 1999, Miriam Makeba est nommée Ambassadrice de bonne volonté de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En 2005 , elle décide de mettre fin à sa carrière, tout en continuant à se battre pour les causes qu’elle estime dignes.

Le dimanche 9 novembre 2008, Zenzi s’éteint à l’âge de 76 ans, à Naples en Italie. Après avoir participé à un concert de soutien pour Roberto Saviano, écrivain et journaliste italien traqué par la mafia napolitaine.

Durant plus de la moitié de sa vie, Miriam Makeba aura été exclue de sa terre natale. Bien qu’elle fut reconnaissante vis à vis des différentes nations qui l’avaient accueillie à bras ouverts, son coeur n’avait cessé de battre pour l’Afrique du Sud. Et pour avoir lutté toute sa vie pour les siens à travers son talent, pour n’avoir jamais perdu l’espoir de retourner librement chez elle, celle que l’on connait encore aujourd’hui comme la « Mama Africa »  mérite divinement bien le titre de Reine et d’Héroïne d’Afrique.

Certainement qu’après la lecture de ce récit, certains d’entre vous écouteront la voix divine de la diva sud-africaine, tout en faisant défiler dans leur pensée les différentes étapes de son parcours. C’est cela la magie de la musique, la magie que nous offre Mama Africa à tout jamais… Et si vous êtes d’humeur joyeuse, je me permets de vous proposer « The click song« ; si vous êtes d’humeur amoureuse, je vous propose « Malaïka« ; et si vous êtes d’humeur triste, écoutez donc « The Lion Sleeps Tonight« …

Mais si vous le faites, et si vous le faites bien, vous l’entendrez chanter l’hymne de ceux et celles à qui l’on a retiré la liberté, mais qui n’ont jamais dit leur dernier mot…

C’était le récit de la vie de Miriam Makeba, une reine et héroïne d’Afrique.

Natou Pedro Sakombi

pour Reines & Héroïnes d’Afrique – Rha-Magazine