Les Reines de l’Empire Kuba: le mystère des masques de la Reine-Mère Ngokady

kuba4Les Bakuba (« ba » étant la marque du pluriel) sont une ethnie du centre de la République Démocratique du Congo, entre le Kasaï-Occidental et le Sankourou. Organisés en royaume depuis le XVIIe siècle, les Bakuba formaient une société centralisée et très hiérarchisée qui avait développé un art de cour, principalement celui du statuaire. Le Royaume Kuba regroupait près de 20 peuples bantous regroupés en différents états dont les populations étaient les Luba, les Leele, les Pende, les Dengese et les Wongo. L’histoire nous révèle que la femme occupait une place privilégiée, voire singulière, chez les Bakuba. L’une d’elle, une reine, viendra révolutionner la société kuba en introduisant le fameux mystère de deux masques en bois ornés de perles et de cauris, appelés « ngadyi a mwashi » et « moshambuyi ». Son nom, Ngokady! Qui était-elle?

Si dans l’Empire Bakuba le roi est un être sacré et entouré d’un rituel complexe, la reine mère et la soeur du roi  jouent un rôle encore plus important car la succession est matrilinéaire, à  l’instar de tant de sociétés africaines anciennes. Le matriarcat de la société traditionnelle  Kongo, dont fait partie l’Empire Bakuba,  trouverait son origine dans son mythe fondateur  : l’ancêtre original  des Bakongo, la Nkâka ya kisina, serait une femme répondant au nom de Nzinga. Elle était la fille du roi Nkuwu mais aussi l’épouse de Nimi. Ainsi,  Nimi’a Lukeni Lwa Nzinga fut  le premier Mwene Kongo attesté dans les annales traditionnelles.

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Mythe fondateur de l’Empire Kuba et origine de son système matrilinéaire

kuba1Sous le règne de Wootfondateur du Royaume Kuba, fils du ciel et de la terre qui se réincarnerait dans le corps de ses souverains successeurs, la femme se voit concéder une place prépondérante. Woot lui attribue la technique de production du feu par friction, ce qui en fait d’elle la dignitaire. Mais c’est au 12ème siècle que le système matrilinéaire va véritablement naître au sein des Kuba, grâce au souverain Woot Makup. Ce dernier récompense sa fille et fait de ses petits enfants ses héritiers et successeurs, déshéritant de ce fait ses propres enfants mâles. Ainsi, il fait de la femme le pilier du royaume naissant et instaure un système de succession matrilinéaire, au détriment du système patriarcal. Dès lors, il n’est pas rares de rencontrer des reines-mères ou des reines-régentes au sein du Royaume Kuba. L’une d’entre elles, la reine-mère Ngokady, célèbre pour avoir appris aux Kuba à cultiver le pili-pili (piment), participera activement à l’émergence culturelle et surtout artistique du Royaume, alors qu’elle exerce la régence de son fils. Ngokady sera à l’origine de la création d’un masque représentant les femmes, mais destiné à être porté par les hommes.

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Le masque qui représente la sœur du héros fondateur de l’Empire Kuba, le roi Woot est nommé « Ngadyi a mwashi ». Mais pour accompagner ce masque féminin, Ngokady commandite la fabrication d’un masque représentant les hommes. Elle le nomme « Moshambwuyi ». Les masques sont ornés de cauris, de raphias et de nombreux motifs triangulaires sombres et claires. Ceux du front font référence à « la maison du roi». Durant le rituel qui accompagnent le port des masques Ngadyi a’mwaashi et Moshambwuyi , les danseurs reconstituent les épisodes mythiques de la cosmogonie Kuba, y compris l’acte sexuel qui perpétua de la dynastie Kuba. Par ce rituel, la souveraine soulignera la complémentarité homme-femme, nécessaire à la bonne marche du royaume. Toutefois, l’incapacité de la femme à exercer des fonctions officielles durant certaines périodes va se démontrer de manière fortuite à travers un incident plus que gênant: la reine-mère Ngokady aurait subitement eut ses menstrues en pleine réunion du Conseil! D’aucuns, certainement parmi l’assistance masculine, se serviront de l’incident pour déclarer la femme inapte à exercer durant ses menstrues ou durant ses derniers mois de grossesse, période lui rappelant qu’elle ne doit jamais chercher à se faire homme.

kuba2Vers 1630, le roi Shyaam a Mboul a Ngoong succède au trône kuba et offre à l’empire sa forme la plus achevée. Enfant d’une esclave du Bas-Kongo, arraché à sa mère biologique et adopté par une princesse Kuba, Shyaam a Mboul a Ngoong rapportera du Bas-Kongo la culture du maïs, du manioc, des haricots et du tabac, mais aussi le tissage, la broderie, de nouveaux styles de forge et de sculpture sur bois, ce qui viendra renforcer les efforts de promotion de l’art que soutenait Ngokady. C’est sous son règne que l’art du statuaire kuba sera magnifié. Mais ce qu’il faut surtoit retenir du règne de Shyaam a Mboul a Ngoong, c’est la mise en place concrète de l’organisation matrilinéaire dont les fondements furent lancés par Woo Makup. Le rôle de la femme devient primordiale et il est clairement défini dans les lois de succession. Mais le monarque ira plus loin dans son innovation en instaurant le système du « harem royal ». Ainsi, aux femmes célibataires de la cour seront présentés les jeunes gens de l’empire, tout droit sortis de leur initiation, et les soeurs du rois pourront en épouser plusieurs. C’est de cette manière que la polyandrie kuba sera introduite à la cour,  accordant aux femmes un certain privilège sur leurs maris , lesquels ne pouvaient se prévaloir d’aucun droit sur leurs épouses. Il n’était pas rare de voir les sœurs du roi user de leur pouvoir sur leurs fils, successeurs présomptifs, même si un inceste réel ou présumé permettait parfois au fils élu, le Nyimi (roi), de s’affranchir de la tutelle maternelle.

Natou Pedro Sakombi

 

Sources: 

  • Women and political power, Mary Nooter Roberts (University of California) (africa.uima.uiowa.edu)
  • La femme dans la société congolaise : de l’ascension à la perte de son pouvoir,  Anne-Marie Akwety  – Unikin

  • « Notes Ethnographiques sur des Populations Habitant les Bassins du Kasaï et Kwango Oriental », E.Torday & T.A.Joyce (Annales du Musée du Congo Belge)
  • ammafricaworld.com: Histoire du Royaume Kuba
  • The Children of Woot: A History of the Kuba Peoples,  Jan Vansina (University of Wisconsin Press)

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