La très discrète Mariam Sankara raconte les derniers instants avec son époux, Thomas Sankara

La veuve de Thomas Sankara, Mariam Sankara, vit depuis 1990 à Montpellier dans le sud de la France. Depuis son exile, elle n’est retournée que deux fois au Burkina Faso, en 2007 et en 2015. Mariam est une femme d’une extrême discrétion qui a toujours évité la presse. Voilà maintenant trente ans qu’elle se bat sans relâche pour connaître la vérité et obtenir justice pour son mari. Reines & Héroïnes d’Afrique revient sur les moments qui précédèrent l’assassinat de son époux, le grand Thomas Isidore Sankara, père de la révolution burkinabé et emblème du panafricanisme et de la lutte contre l’impérialisme. 

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Mariam Sérémé Sankara est née le 26 mars 1953. Elle épouse le lieutenant Thomas Sankara le 21 juillet 1979 alors qu’elle est encore étudiante. Son époux devient capitaine et prend le pouvoir par un coup d’état militaire en août 1983 en devenant Président de ce qui est alors la République de Haute-Volta et qu’il rebaptise Burkina Faso, ce qui signifie « le pays des hommes intègres ».

mariam3Mariam Sankara se rappelle parfaitement bien des derniers instants passés auprès du héros de la révolution burkinabé. Bien que très discrète et fuyant la presse, elle s’est confiée de rares fois sur ses instants qui marquèrent un tournant décisif dans sa vie.

Le soir du mercredi 14 octobre, Mariam se trouvait à la présidence avec son époux. De retour à leur résidence, après le dîner,  ils visionnaient ensemble un documentaire sur Che Guevara à la télévision, puis un autre sur Lénine. Les enfants s’étaient endormis devant le poste et Mariam les avait conduits dans leur chambre, puis était allée se coucher à son tour.

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Le matin du 15 octobre 1987, jour de l’exécution de Thomas, Mariam Sankara quitte son lieu de travail vers midi afin de le retrouver à leur domicile pour le déjeuner. Mais Thomas est dans son bureau, en train d’y préparer un discours important et urgent, Mariam déjeune alors seule. Avant qu’elle ne s’accorde une courte sieste, Thomas fait appel à son épouse pour qu’elle l’aide à finaliser l’écriture de son texte. Lorsqu’elle va se coucher, son époux déjeune enfin et la rejoint au lit. Malgré les pressions qu’il pouvait endurer, Mariam se souvient que c’était un homme gai, agréable et convivial, et elle ne se doutait pas qu’il s’agissait là du dernier moment qu’ils partageaient ensemble. Elle se réveillera pour regagner le travail et quittera la chambre sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller… C’est la dernière image qu’elle verra de Thomas vivant!

A l’époque, Mariam est chargée d’étude dans le secteur des transports. Quelques temps après son retour au bureau, elle reçoit un appel de Thomas qui lui rappelle qu’ils recevaient un couple d’amis ce soir-là. Ce fut leur dernière conversation. Quelques heures plus tard, une amie l’appelle pour lui faire part de bruits de tirs qu’elle aurait entendu du côté du Conseil de l’Entente, siège du gouvernement, mais l’épouse du chef d’état ne s’en inquiète pas  et se dit que les coups de feu sont des choses qui peuvent arriver dans les camps militaires. C’était un jeudi, un jour ou l’on pratiquait au travail le « sport de masse », une activité que son époux avait préconisé pour tous les employés de la fonction publique. Et alors qu’elle est en pleine activité sportive vers 16h, Mariam voit son chef de protocole arriver en voiture, avec à son bord ses deux fils, Philippe et Auguste, âgés respectivement de 7 et 5 ans. Il lui demande de les suivre rapidement, car il aurait reçu l’ordre de les conduire chez des amis. Mariam comprend que quelque chose de grave se passe, elle est paniquée mais ne pose aucune question, incapable de prononcer un mot.

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Après un court moment passé chez leurs amis à Ouagadougou, Mariam et les petits sont ensuite emmenés à l’ambassade du Ghana qui se trouve juste à côté de leur domicile. Mais là encore, on estime qu’ils ne sont pas en sécurité, on les amène chez des amis à eux et on leur apprend qu’ils y passeront la nuit. Il y a apparemment des tensions dans le pays, Mariam espère que Thomas gère la situation et attend patiemment. Durant ces quelques heures, elle écoute RFI et comprend dans les divers récits des journalistes que son mari pouvait avoir été tué, mais elle pense avoir mal compris. Elle refuse d’ y croire et s’endort.

Le lendemain, Mariam et les enfants sont conduits dans la maison de sa belle-famille, à Paspanga. Tout le monde autour d’eux sait ce qui s’était passé la veille, mais on ne lui dit encore rien. C’est quand ils arrivent dans la maison familiale et qu’elle découvre que tous sont présents et en pleurs qu’elle réalise que Thomas a vraiment été tué! Elle s’écroule et éclate en sanglots, dévastée par une tristesse inconsolable.

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En plus du choc d’avoir appris la disparition violente de son époux, Mariam apprend que Blaise, l’ami intime de Thomas, serait directement lié à cet assassinat. Elle savait qu’il y avait des tensions avec celui qui succédera à la tête du pays et qui n’était plus un visiteur fréquent chez eux, mais jamais elle n’aurait cru que les choses iraient aussi loin entre eux. Elle se rappelle que Thomas était rassurant lorsqu’ils évoquaient ce fameux conflit avec son bras droit et meilleur ami. Il évitait d’aborder ce sujet avec elle car il ne voulait pas l’inquiéter:

Thomas disait que ça passerait. Il se disait que la chose fondamentale pour eux c’était la révolution. Que quel que soit le problème, ils le dépasseraient pour que la révolution continue. Des gens lui disaient, il va faire ceci, il va faire cela, mais il ne pensait pas que Blaise passerait à l’acte. C’est inimaginable de penser qu’on peut tuer un ami. Ce n’est pas facile de perdre un être cher d’une manière si brutale – et de surcroît par la trahison de proches. Je n’ai jamais revu Blaise Compaoré et il ne m’a jamais appelée. Il a disparu du jour au lendemain. 

mariam5Pour Mariam Sankara, il n’y a aucun doute, Blaise est bien l’un des commanditaires du complot. Plus de trente ans après, elle reste lucide sur la situation délicate que vivait son époux durant les derniers instants de sa gouvernance:

Certains intérêts étaient en jeu (…), au fur et à mesure, les personnes autour du pouvoir ont vu que ce n’était pas l’endroit pour s’enrichir (…) Thomas était au pouvoir pour le peuple, pas pour lui. C’était un homme intègre (…) Sur la dette, l’écologie, l’émancipation des femmes, il était en avance sur son temps, c’est ce qui fait sa popularité toujours vivace, notamment en Afrique et parmi la jeunesse.

Mariam se réfugiera à Libreville au Gabon durant trois ans, avant de s’exiler en France avec ses enfants. En 1997, elle dépose une plainte auprès de la justice burkinabé à propos de l’assassinat de son époux, mais ce n’est qu’en  juin 2012 que la Cour Suprême juge que l’instruction de l’affaire peut être poursuivie. La veuve du héros légendaire reste à jamais déterminée à combattre jusqu’au bout pour que justice soit rendue.

« On ne regrette pas d’avoir connu un homme comme lui » confiera Mariam Sankara, qui n’a jamais voulu refaire sa vie avec un autre…

 

Natou Pedro Sakombi

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