La très discrète Mariam Sankara raconte les derniers instants avec son époux, Thomas Sankara

La veuve de Thomas Sankara, Mariam Sankara, vit depuis 1990 à Montpellier dans le sud de la France. Depuis son exile, elle n’est retournée que deux fois au Burkina Faso, en 2007 et en 2015. Mariam est une femme d’une extrême discrétion qui a toujours évité la presse. Voilà maintenant trente ans qu’elle se bat sans relâche pour connaître la vérité et obtenir justice pour son mari. Reines & Héroïnes d’Afrique revient sur les moments qui précédèrent l’assassinat de son époux, le grand Thomas Isidore Sankara, père de la révolution burkinabé et emblème du panafricanisme et de la lutte contre l’impérialisme. 

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Mariam Sérémé Sankara est née le 26 mars 1953. Elle épouse le lieutenant Thomas Sankara le 21 juillet 1979 alors qu’elle est encore étudiante. Son époux devient capitaine et prend le pouvoir par un coup d’état militaire en août 1983 en devenant Président de ce qui est alors la République de Haute-Volta et qu’il rebaptise Burkina Faso, ce qui signifie « le pays des hommes intègres ».

mariam3Mariam Sankara se rappelle parfaitement bien des derniers instants passés auprès du héros de la révolution burkinabé. Bien que très discrète et fuyant la presse, elle s’est confiée de rares fois sur ses instants qui marquèrent un tournant décisif dans sa vie.

Le soir du mercredi 14 octobre, Mariam se trouvait à la présidence avec son époux. De retour à leur résidence, après le dîner,  ils visionnaient ensemble un documentaire sur Che Guevara à la télévision, puis un autre sur Lénine. Les enfants s’étaient endormis devant le poste et Mariam les avait conduits dans leur chambre, puis était allée se coucher à son tour.

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Le matin du 15 octobre 1987, jour de l’exécution de Thomas, Mariam Sankara quitte son lieu de travail vers midi afin de le retrouver à leur domicile pour le déjeuner. Mais Thomas est dans son bureau, en train d’y préparer un discours important et urgent, Mariam déjeune alors seule. Avant qu’elle ne s’accorde une courte sieste, Thomas fait appel à son épouse pour qu’elle l’aide à finaliser l’écriture de son texte. Lorsqu’elle va se coucher, son époux déjeune enfin et la rejoint au lit. Malgré les pressions qu’il pouvait endurer, Mariam se souvient que c’était un homme gai, agréable et convivial, et elle ne se doutait pas qu’il s’agissait là du dernier moment qu’ils partageaient ensemble. Elle se réveillera pour regagner le travail et quittera la chambre sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller… C’est la dernière image qu’elle verra de Thomas vivant!

A l’époque, Mariam est chargée d’étude dans le secteur des transports. Quelques temps après son retour au bureau, elle reçoit un appel de Thomas qui lui rappelle qu’ils recevaient un couple d’amis ce soir-là. Ce fut leur dernière conversation. Quelques heures plus tard, une amie l’appelle pour lui faire part de bruits de tirs qu’elle aurait entendu du côté du Conseil de l’Entente, siège du gouvernement, mais l’épouse du chef d’état ne s’en inquiète pas  et se dit que les coups de feu sont des choses qui peuvent arriver dans les camps militaires. C’était un jeudi, un jour ou l’on pratiquait au travail le « sport de masse », une activité que son époux avait préconisé pour tous les employés de la fonction publique. Et alors qu’elle est en pleine activité sportive vers 16h, Mariam voit son chef de protocole arriver en voiture, avec à son bord ses deux fils, Philippe et Auguste, âgés respectivement de 7 et 5 ans. Il lui demande de les suivre rapidement, car il aurait reçu l’ordre de les conduire chez des amis. Mariam comprend que quelque chose de grave se passe, elle est paniquée mais ne pose aucune question, incapable de prononcer un mot.

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Après un court moment passé chez leurs amis à Ouagadougou, Mariam et les petits sont ensuite emmenés à l’ambassade du Ghana qui se trouve juste à côté de leur domicile. Mais là encore, on estime qu’ils ne sont pas en sécurité, on les amène chez des amis à eux et on leur apprend qu’ils y passeront la nuit. Il y a apparemment des tensions dans le pays, Mariam espère que Thomas gère la situation et attend patiemment. Durant ces quelques heures, elle écoute RFI et comprend dans les divers récits des journalistes que son mari pouvait avoir été tué, mais elle pense avoir mal compris. Elle refuse d’ y croire et s’endort.

Le lendemain, Mariam et les enfants sont conduits dans la maison de sa belle-famille, à Paspanga. Tout le monde autour d’eux sait ce qui s’était passé la veille, mais on ne lui dit encore rien. C’est quand ils arrivent dans la maison familiale et qu’elle découvre que tous sont présents et en pleurs qu’elle réalise que Thomas a vraiment été tué! Elle s’écroule et éclate en sanglots, dévastée par une tristesse inconsolable.

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En plus du choc d’avoir appris la disparition violente de son époux, Mariam apprend que Blaise, l’ami intime de Thomas, serait directement lié à cet assassinat. Elle savait qu’il y avait des tensions avec celui qui succédera à la tête du pays et qui n’était plus un visiteur fréquent chez eux, mais jamais elle n’aurait cru que les choses iraient aussi loin entre eux. Elle se rappelle que Thomas était rassurant lorsqu’ils évoquaient ce fameux conflit avec son bras droit et meilleur ami. Il évitait d’aborder ce sujet avec elle car il ne voulait pas l’inquiéter:

Thomas disait que ça passerait. Il se disait que la chose fondamentale pour eux c’était la révolution. Que quel que soit le problème, ils le dépasseraient pour que la révolution continue. Des gens lui disaient, il va faire ceci, il va faire cela, mais il ne pensait pas que Blaise passerait à l’acte. C’est inimaginable de penser qu’on peut tuer un ami. Ce n’est pas facile de perdre un être cher d’une manière si brutale – et de surcroît par la trahison de proches. Je n’ai jamais revu Blaise Compaoré et il ne m’a jamais appelée. Il a disparu du jour au lendemain. 

mariam5Pour Mariam Sankara, il n’y a aucun doute, Blaise est bien l’un des commanditaires du complot. Plus de trente ans après, elle reste lucide sur la situation délicate que vivait son époux durant les derniers instants de sa gouvernance:

Certains intérêts étaient en jeu (…), au fur et à mesure, les personnes autour du pouvoir ont vu que ce n’était pas l’endroit pour s’enrichir (…) Thomas était au pouvoir pour le peuple, pas pour lui. C’était un homme intègre (…) Sur la dette, l’écologie, l’émancipation des femmes, il était en avance sur son temps, c’est ce qui fait sa popularité toujours vivace, notamment en Afrique et parmi la jeunesse.

Mariam se réfugiera à Libreville au Gabon durant trois ans, avant de s’exiler en France avec ses enfants. En 1997, elle dépose une plainte auprès de la justice burkinabé à propos de l’assassinat de son époux, mais ce n’est qu’en  juin 2012 que la Cour Suprême juge que l’instruction de l’affaire peut être poursuivie. La veuve du héros légendaire reste à jamais déterminée à combattre jusqu’au bout pour que justice soit rendue.

« On ne regrette pas d’avoir connu un homme comme lui » confiera Mariam Sankara, qui n’a jamais voulu refaire sa vie avec un autre…

 

Natou Pedro Sakombi

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Marthe Ekemeyong Moumie, une héroïne de conviction

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Le nom qu’elle reçoit de ses parents sonne comme une prémonition: « Ekemeyong » signifie « celle qui quittera son pays pour vivre là-bas, chez les autres », un euphémisme pour cette grande battante qui aura vécu quasi toute sa vie « chez les autres ». Voici l’histoire si peu connue de madame Felix Roland Moumie, Marthe Ekemeyong Moumie, une reine et une héroïne d’Afrique!

Marthe Ekemeyong est née le 4 septembre 1931 dans le village d’Ebom Essawo, dans la commune d’Efoulan, en pays Bulu (au sud du Cameroun). Elle grandit dans une famille modeste où le père qui tient à scolariser  toutes ses filles les inscrit à l’école élémentaire de la mission protestante du village. Marthe est une bonne élève qui termine son cursus avec brio et devient une jeune femme pleine de vie et ouverte au monde qui l’entoure.

Nous sommes en 1947 à Lolodorf, une commune du département Océan, au sud du Cameroun, où habite désormais la famille de Marthe. Elle n’a que 16 ans lorsqu’un jeune médecin fraîchement diplômé de l’école normale William Ponty de Dakar vient d’être muté à Lolodorf afin de travailler dans la clinique principale comme chirurgien. Il s’appelle Félix Roland Moumié, et bien qu’il soit très occupé dans l’exercice de son travail, à ses heures perdues, le jeune médecin consulte les articles de presse faisant vent d’un nouveau parti indépendantiste dont à la tête se trouve un certain Um Nyobè. Le jeune homme est fasciné par le caractère téméraire du militant nationaliste et ses idées font  écho dans sa tête. Il souhaite lui aussi intégrer ce nouveau parti, l’UPC, l’Union des Populations du Cameroun.

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Le jeune Félix n’hésite pas à propager les idées de l’UPC à Lolodorf, entraînant ainsi une vague de jeunes gens déterminés à en finir avec le colonialisme. Parmi eux, la jeune Marthe Ekemeyong, qui a dans le regard une détermination et un cran qui ne manque pas de percuter le jeune médecin. Il se créé entre eux une amitié vive autour des idées indépendantistes qu’ils partagent et un attachement réciproque les rendra rapidement inséparables. Félix ne tarde pas à demander la main de Marthe, et cette dernière, ivre de joie, annonce la nouvelle à ses parents. D’emblée, ses parents se braquent et la font descendre de petit son nuage: il est hors de question que leur fille épouse un Bamoun! Marthe ne comprend pas ce tribalisme dont sa famille fait preuve, et même son propre cousin, de qui elle est très proche, la met en garde contre les Bamouns: ils tueraient de sang froid et auraient des penchants cannibalistes! Mais malgré toutes ces choses horribles qui se disent contre les Bamoun, Marthe n’envisage pas d’épouser quelqu’un d’autre et considère le refus de ses parents comme un défi qu’elle se jure de relever. De son côté, Félix essuie lui-même un « non » catégorique de la part de son père: épouser une Bulu? Même en rêve, ce n’est pas envisageable! Mais les jeunes gens sont tellement déterminés à passer le restant de leur vie ensemble et s’imaginent déjà lutter côte à côte pour la libération de leur chère patrie, le Cameroun.

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De gauche à droite, au premier plan: Ossendé Affana, Abel Kingué, Ruben Um Nyobè, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié

Félix intègre l’UPC, le même jour que Marthe, et voit son rêve se réaliser lorsque Um Nyobè lui-même, président de l’UPC, qui a entendu parler de son dévouement pour la cause anti-colonialiste, souhaite le rencontrer. Ce dernier le nomme immédiatement Vice-Président de l’UPC. Marthe fait preuve d’un zèle exceptionnel au sein du parti et se montre une aide efficace pour Félix. Trois années plus tard, leurs parents cèdent à leur volonté et Félix l’épouse le 22 juillet 1950.

Marthe n’a que 19 printemps lorsqu’elle est comptée parmi les trente premiers upécistes à intégrer l’Ecole des Cadres du parti. En son terme, elle gère déjà une myriade de femmes à travers le nouveau parti qu’elle crée au sein même de l’UPC, l’UDEFEC, l’Union Démocratiques des Femmes du Cameroun. Un autre parti voit le jour parmi les militants de l’UPC: le JDC, Jeunesse Démocratique du Cameroun.

Mais Félix et Marthe dérangent! Leurs activités anti-colonialistes en faveur d’un Cameroun uni et indépendant forcent les autorités coloniales françaises à muter le jeune médecin à plusieurs reprises. Et si Félix n’exerce jamais plus de six mois au même endroit, les nombreuses mutations lui permettent de drainer de plus en plus d’adeptes aux idées de l’UPC partout où ils passent.

martemoumie3Marthe et Félix, victimes de multiples tentatives d’assassinat et de diverses mesures de représailles ne sont cependant pas découragés. En 1951, le couple fait face à une terrible épreuve: leur première fille décède des suites de ce qui ressemblent à une crise palustre, alors que Marthe vient à peine de donner naissance à leur deuxième fille. Ebranlée, elle se remet difficilement de cette perte et partout où ils seront mutés, Marthe emportera la dépouille de sa fille, une démarche qui nécessitera plusieurs exhumations.

Le couple est finalement muté à Douala où Félix travaille en tant que chirurgien à l’hôpital Laquintinie. Pour le jeune médecin, c’est le lieu idéal, car  c’est là que se trouve le quartier général de l’UPC. Chaque soir après son travail, il rejoint les autres militants du parti et, ensemble, ils échangent jusqu’à des heures tardives, avant de rejoindre chacun leurs familles. Marthe est habituée à ce style de vie et termine la soirée en lisant à son époux les articles de presse qu’elle aura relevé durant la journée.

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L’UPC qui s’agrandit de plus en plus, commence à sérieusement inquiéter la France . Et en effet, le parti devient le plus important du Cameroun et compte plus de 400 sections. Le Haut-Commissaire français Laurent Pré est alors envoyé à Douala avec pour mission d’en terminer avec le parti de l’opposition en six mois! Ce dernier organise une conférence où il attaque l’UPC et encourage les Camerounais à se méfier de ses dirigeants. Le 25 mai 1955, Félix Moumié contre-attaque avec une conférence pour démentir les dires du Haut-Commissaire français. Les militaires français qui encerclent la zone où a lieu la conférence tirent sur les militants du parti, pourtant désarmés. S’en suivra une grande émeute qui finira dans un bain de sang. Le bilan à est catastrophique et fait état de milles mort dans la ville et de cinq milles morts dans le pays les jours qui suivront.  Exaspérées, les autorités coloniales françaises emprisonnent plusieurs membres de l’UPC et démarrent une grande chasse à l’homme, forçant le couple Moumié à s’exiler en dehors du Cameroun français, en pirogue, pour s’installer à Kumba, dans le Cameroun britannique. Mais là également, les colons anglais craignent que le jeune couple et d’autres militants de l’UPC provoquent un dangereux soulèvement anti-colonialiste et les forcent à s’exiler.

martemoumie6C’est d’abord l’Egypte de Nasser, président aux idées anti-impérialistes et membre du mouvement des non-alignés qui les accueillent. Mais lorsque le Ghana accède à son indépendance, Félix et Marthe obtiennent l’asile politique de leur ami, le nouveau président du Ghana, Kwame Nkrumah. En 1959, le jeune couple participera, au nom de l’UPC, à la grande conférence panafricaniste « All African People’s Conference » d’Accra où Marthe, seule femme à avoir pris la parole lors de la séance plénière, se fera remarquer par un discours brillant et percutant. L’emblématique couple Moumié, menacé de mort de toute part, finit par rejoindre la Guinée de Sékou Touré. Ils y poursuivent leurs activités liées à l’UPC, déterminés à libérer le Cameroun et l’Afrique du joug colonial. Marthe s’affère à lire tous les articles de presse qui font état des activités du parti et qui parlent de plus en plus de son époux comme d’une menace et d’un élément nuisible pour les colonialistes français. Tous les soirs, comme à son habitude depuis des années, elle en fait un compte rendu détaillé à Felix.

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Liliane F.

En 1960, Felix s’envole en mission secrète à Genève pour les besoins du parti. Et d’après une enquête menée après à son assassinat, il y rencontre une jeune brune genevoise, une certaine Liliane F. avec qui il mène un train de vie luxueux.  Il s’installe chez la jeune fille et  lui offre tout ce qu’elle désire. D’après les proches de Liliane, son attachement pour elle est démesuré. Il lui promet d’en faire sa compagne et va jusqu’à lui confier les secrets les plus confidentiels de sa mission.

Vers la mi-octobre, Marthe qui attend Félix dans leur résidence de Conakry ne reçoit plus de ses nouvelles depuis quelques jours déjà. Elle est inquiète, mais sait son époux vigilant et attend patiemment de ses nouvelles. Pourtant Félix est très mal en point: il est en train de mourir dans un hôpital de Genève. Liliane, la jeune femme suisse qu’il a rencontrée depuis quelques semaines à peine, est à son chevet, assistée d’une amie. Félix qui sent sa fin approcher, confie à Liliane la mission de se rendre à Paris afin de déposer un dossier classé top-secret à l’ambassade de Guinée Conakry. Dans ce dossier, une enveloppe contenant la somme de 300.000 francs suisses qu’elle doit également remettre à l’ambassadeur de Guinée. Mais le dossier ne sera remis que deux jours plus tard, et l’argent aura étrangement disparu.

C’est à travers la radio que Marthe est mise au courant de l’état de santé de Félix. Et la presse ne tarde pas à préciser que le militant nationaliste camerounais, Felix Moumié, est carrément dans un état comateux! Marthe tente de prendre le premier avion pour Genève, mais impossible de trouver un vol direct, elle fait un escale de plus de 48 heures à Dakar. Arrivée à Genève dans l’après-midi du 3 novembre 1960, elle rejoint immédiatement l’hôpital où se trouve son époux. C’est un Félix agonisant qu’elle y découvre! Les yeux fermés et inconscient, Marthe semble avoir en face d’elle un cadavre et ne peut malheureusement ni échanger un dernier regard ni une dernière parole. Félix s’éteindra le même soir de son arrivée. L’autopsie renseigne qu’il est mort des suites d’un empoisonnement au thallium!

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Révoltée, la jeune veuve de 29 ans accuse d’emblée les services secrets français d’avoir assassiné son époux. Le récit de la dernière soirée avant sa crise ne lui laisse aucun doute: le journaliste avec qui Félix aura dîné et partagé un verre était un agent de la France, envoyé pour l’empoisonner, avec comme appui une jeune et belle blonde qui l’accompagnait dans le but de distraire son époux. « Tout cela, dira la jeune veuve, avec la complicité du gouvernement camerounais! ». Elle porte plainte et demande le rapatriement du corps de Moumié à Conakry, ce qu’elle va heureusement obtenir. Quant à la mystérieuse Lilian F., considérée comme suspecte et recherchée par la police, elle tentera de se suicider mais la police la jugera innocente dans l’assassinat de Felix Moumié. On apprend plus tard que cette jeune femme sans histoire aura ouvert une maison de retraite de luxe.

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Ernest Ouandié, Marthe Moumié, et Abel Kingue à Genève, juste après la mort de Félix Moumié

Marthe n’a plus rien à perdre! Déterminée plus que jamais à en finir avec l’impérialisme et le colonialisme, elle n’hésite pas à frapper à toutes les portes pour dénoncer les méfaits d’un système qui a emporté son époux et plusieurs membres de l’UPC. La veuve obtient les faveurs de plusieurs chefs d’états dont Nasser, Nkrumah, Ben Bella, Sékou Touré, Ho-Chi-Minh et Mao Zedong.

Ces nombreux déplacements en faveur de la lutte anti-colonialiste la conduiront en Guinée Equatoriale. C’est là qu’elle rencontre le militant équato-guinéen Atanasio Ndongo Miyone. Ce dernier s’éprend d’un amour fou pour la veuve Moumié et l’épouse peu après leur rencontre. Marthe qui verra certainement en cette nouvelle union une revanche sur sa vie et sur la perte son premier époux soutiendra farouchement Atanasio dans sa lutte contre la colonie espagnole et dans ses activités de son parti, le Monalige.

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Atanasio Ndongo Miyone

Grâce aux liens qu’ils entretiennent avec Marthe, Atanasio obtient la faveur de nombreux leaders de l’Afrique francophone . En 1966, le couple regagne l’Algérie, où, en exil, ils poursuivent une lutte qui place Ndong dans le rang des leaders anti-impérialistes reconnus au niveau international. Il tente de mener un coup d’état en 1969 à Bata, en Guinée Equatoriale où il sera malheureusement exécuté! Marthe est immédiatement arrêtée et placée en détention dans une prison de Guinée Equatoriale. Elle y est sévèrement maltraitée et torturée. Expulsée au Cameroun, alors qu’elle avait demandé à retourner à Conakry, le gouvernement d’Ahmadou Ahidjo, qui garde clairement une dent contre la veuve Moumié, l’emprisonne dès son arrivée. Durant cinq années, Marthe va connaître les pires sévices et les pires tortures morales et physiques. Au fin fond des geôles camerounaises, elle apprend les nouvelles sur les arrestations et les exécutions des autres membres de l’UPC, dont le grand Ernest Ouandié qui avait été d’un si grand soutien pour elle à Genève après l’assassinat de son époux.

 

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Lorsque elle est libérée en 1974, c’est une Marthe traumatisée et brisée psychologiquement que ses proches retrouvent. Recueillie par son ex-belle famille, elle bénéficie d’un grand soutien et d’une grande affection du petit frère de Félix et de sa maisonnée. Elle préfère épargner le récit des sévices cruels qu’elle a connus durant les années d’emprisonnement en Guinée Equatoriale et au Cameroun et se ferme également à tout commentaire à la presse. C’est dans un repli et un mutisme total que vivra Marthe Ekemeyong durant plusieurs années.

En 1991, c’est un véritable coup de théâtre auquel assiste le Cameroun et la veuve de Félix Moumié. Agée alors de 60 ans et vivant désormais dans son village natal d’Ebom Essawo, elle apprend en même temps que la nation toute entière que son époux a été reconnu héros national par l’état camerounais. Marthe n’est pas du tout impressionnée par cette subite reconnaissance et scande:

« Je détiens les vrais secrets de ce pays! ».

La veuve se voit soudainement offrir une maigre retraite de 16.000 FCFA par mois et continue à mener une vie modeste, retirée dans sa petite maison. Lasse d’habiter seule, elle adopte une fillette qu’elle élève comme sa propre fille. Elle a l’heureuse chance de bénéficier du soutien financier de sa seule fille biologique Hélène, qui mène une vie familiale discrète en Espagne.

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Au début des années 2000, Marthe Ekemeyong Moumie décide de se relever et surtout de briser le silence! Elle décide de se mettre au travail, malgré son âge avancé pour démarrer un projet qui lui tient à coeur, le lancement de Fondation Felix Moumié. Aussi, elle se lance dans l’écriture d’un ouvrage au titre accusateur qu’elle publiera en 2006:

« Victime du colonialisme français, mon époux Felix Moumie », préfacé par le premier président algérien, Ahmed Ben bella.

Elle y raconte les circonstances de l’assassinat de son époux et  les tortures qu’elle a subi après la mort de dernier.

En 2005, Marthe accepte de participer dans le film-documentaire

« Mort à Genève – L’assassinat de Felix Moumié » de Frank Garbely.

On y retrace les derniers instant du militant camerounais jusqu’à son empoisonnement au Thallium.

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La nuit du 7 au 8 janvier 2009, Marthe va connaître le dernier événement tragique de sa vie. Dans la soirée, elle reçoit la visite d’un jeune voisin à son domicile d’Ebolowa. Il s’agit d’Eboutou Minla’a Franck, dix-huit ans, connu dans le village pour son insolence et ses multiples larcins. Ses parents qui habitaient le voisinage de la veuve Moumié avaient déjà déménagé et la vielle dame n’avait jamais le coeur à recevoir Franck à chaque fois qu’il se présentait chez elle. Lors de sa visite, le soir du 7 janvier, le jeune homme fouille le porte-feuille de Marthe à son insu. N’ayant trouvé que la modique somme de 1300 FCFA, il fait semblant de s’en aller mais reste caché dans la maison. Il sort de sa cachette en pleine nuit et réclame de l’argent à Marthe qu’il croit riche du fait, dira t-il lui même, que sa fille Hélène habite en Europe et qu’elle reçoit les royalties de son livre publié en 2006. Lorsque Marthe lui dit ne rien posséder de plus que les 1300 FCFA, il la brutalise, la viole et l’étrangle. La veuve Moumié s’éteindra cette même  nuit.

Le jeune homme qui décide de repartir avec quelques butins, dont le poste téléviseur de la vielle veuve, réveille la fille adoptive de Marthe et l’envoie à l’école manu militari à cinq heures du matin! À une voisine qui l’apercevra emportant le téléviseur, Franck dira avoir transporté Marthe à l’hôpital d’urgence durant la nuit et que cette dernière lui a demandé de lui apporter son téléviseur dans sa chambre d’hôpital.

Plus tard dans la journée, ne répondant pas à l’appel de l’une de ses proches, la porte de Marthe est enfoncée. On y retrouve un spectacle macabre et la police est  immédiatement alertée. Le jeune Franck qui avait été aperçu par la fille adoptive et la voisine de Marthe avouera son crime ainsi que le vol, mais hésitera longtemps avant de reconnaître l’acte de viol sur la vielle dame de 78 ans.

Marthe aurait-elle cru que la vie lui serait ôtée par un jeune homme de sa chère patrie? Elle qui portait tant d’espoir sur la jeunesse et qui avait déclaré à la publication de son ouvrage:

martemoumie2« Mon souhait est que cette histoire, qui est aussi l’histoire de l’Union des Populations du Cameroun et celle de la lutte anti-colonialiste dans plusieurs pays africains soit connue de la jeunesse africaine et européenne. »

Une chose demeure certaine, la veuve de Félix Moumie sera à tout jamais présente dans le panthéon des reines et héroïnes d’Afrique, aux côtés des oubliées des Indépendances et des révolutions africaines.

C’était un récit sur la vie de Marthe Ekemeyong Moumie, une reine et une héroïne d’Afrique…

 

Par Natou Pedro Sakombi

Les Amazones de Kadhafi: le guide libyen s’était inspiré des Mino du Dahomey

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Qui étaient les Amazones de la garde rapprochée de Kadhafi?

Les « nonnes révolutionnaires », voilà comment le guide libyen aimait appeler sa garde rapprochée. Elles se déplaçaient au nombre de 40 pour veiller sur le Président et devaient être coquettes jusqu’au bout des ongles. Pour Kadhafi qui aimait provoquer, il s’agissait certainement de marquer par un symbole fort cet Islam progressiste qu’il prônait. Et pour rire au nez de ceux qui le qualifiaient d’hommes à femmes, l’Amazone libyenne devait refléter l’image de la femme musulmane libre. Or, l’on sait qu’à l’instar des Mino, les Amazones du Dahomey qui protégeaient le Roi Behanzin, tout le sacré de leur force reposait dans leur vœu de chasteté. 

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Le Colonel libyen ne badinait pas avec sa sécurité, et pour se protéger, il avait décidé de s’entourer d’une quarantaine de femmes soldates lors de ses déplacements. Sélectionnées avec soin, en uniforme kaki sanglé d’or, parfois accompagné de talons hauts pour la touche glamour, le visage maquillée, les ongles vernis et un parfum envoûtant, il fallait avoir une présentation irréprochable pour accompagner le président. Il aimait les femmes combattantes, mais charmantes également.

khada3Tout comme les Mino qui suivaient des années d’entraînement intensif, elles devaient être recrutées vierges à la sortie de l’Académie Militaire fondée par le Président libyen lui-même. Elles intégraient alors un programme d’entrainement commando comprenant le maniement d’armes à feu et les arts martiaux. Certaines apprenaient aussi à piloter des jets MiG et toutes étaient évidemment formées pour tuer et était prête à se faire tuer. Ce fut le cas d’Aïsha, morte criblée de balles lors d’un attentat contre le colonel en 1998, après s’être jetée au-devant de lui pour le protéger.

Les Amazones de Kadhafi étaient de vrais soldats d’élite au féminin qui avaient fait leur preuve sur le terrain et qui étaient souvent à l’œuvre dans les combats à Tripoli. En 2003, à l’occasion du 15ème sommet de la Ligue Arabe, les Amazones se font remarquer en défendant très énergiquement leur leader en proie à une altercation avec les Saoudiens. La même année, le dirigeant libyen leur dédie les festivités marquant le 34ème anniversaire du coup d’État.

khada4En 2010, à Rome cette fois, elles forment un véritable bouclier humain alors que près de mille Italiennes huent le colonel parce qu’il ne permet pas aux femmes de conduire sans la permission de leur mari. Fatia, qui était élève de l’Académie Militaire du guide libyen et qui rêvait d’intégrer la garde rapprochée de Kadhafi avait déclaré au magazine belge Express en 2010: « Il nous a donné la vie. Je suis prête à mourir pour lui. Il est un père, un frère et un ami à qui l’on peut se confier. Vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point il est humble. » Difficile à imaginer pour tous ceux qui ont catalogué le Colonel Kadhafi de dictateur, allant jusqu’à l’accuser de viol sur ses Amazones, reniant le caractère sacré qu’il attribuait à leur virginité. Et une question reste à poser : que sont devenues ces femmes combattantes alors que le Président Kadhafi a perdu la vie ? Après Khadafi, peut-on parler d’une progression ou d’une régression pour la femme Libyenne?

Dans le monde Musulman, les idées de Mouammar Kadhafi étaient perçues comme progressistes, même en ce qui concerne la question féminine. Dans son ouvrage « Le livre vert », il défend une vision essentialiste de la femme. On peut dire que son interprétation personnelle de l’Islam était aux antipodes de la vision traditionnelle et l’avait motivé à fonder son académie militaire pour femmes en 1979. Dès lors, la femme jouait pour lui un rôle prépondérant et il ne se déplaçait jamais sans son escorte de jeunes femmes soldates.

khada1D’après les témoignages, Kadhafi accordait plus de confiance à la gente féminine qu’aux hommes. La légende dit que le colonel exigeait que toutes ses guerrières soient belles, vierges, surentraînées et qu’elles présentent un certificat de bonne moralité. Issu de la culture Berbère où la femme est l’égale de l’homme, il n’hésitait pas à critiquer certaines pratiques de l‘Islam telle que le port du voile ou la polygamie. Les femmes en conséquence ont pu se créer une place bien assise dans tous les secteurs de la société libyenne sous le règne de Kadhafi. Elles étaient pour la plupart inscrites à l’université, éduquées, elles pouvaient donc occuper des postes à responsabilité en tant qu’officiers, juges ou encore avocates. Elles avaient d’ailleurs fait entendre leurs voix durant toute la période de la révolution où un groupe d’avocates avait manifesté contre le régime à Tripoli et dans la région de Benghazi.

La menace d’un Islam extrémiste radical au pouvoir en Libye a toujours été ce spectre mainte fois dénoncé par Kadhafi et ses supporters. Cette éventualité n’avait jamais ébranlé la communauté internationale, à l’instar du président Sarkozy qui, après avoir soutenu la dictature libyenne de Kadhafi, réaffirme son soutien au nouveau régime de transition (CNT) d’ Abdel Jalil, qui remettra en place la charia. Dès lors, l’inquiétude pèse quant au dessein de la femme libyenne qui perd davantage ses acquis dans la société et la reconnaissance dont elle bénéficiait durant l’époque de Kadhafi. Le 23 Octobre le conseil de transition annonçait la libération de la Libye au détriment de la libération de la femme. Au programme de ce nouveau gouvernement, un bond de 40 ans en arrière pour les libyennes qui sont désormais tenues à l’écart de toutes décisions. Parmi les grandes lignes de la constitution établie sur les « Lois Coraniques », le divorce est interdit et la polygamie restaurée.

Kadhafi, qui avait exercé son pouvoir sur la Libye durant quatre décennies, était percç par certains comme un dictateur prétentieux, misogyne et insupportable. Cependant, le régime actuel, aux intentions évidentes de répression de la liberté de la femme, n’est certainement pas meilleur. Il n’en ait rien de moins concernant les complices impérialistes de cette guerre en Libye qui, en voulant exporter leur démocratie, ont engendré une régression aux femmes qui constituent quasi la moitié de la population libyenne.

Natou Pedro Sakombi

Funmilayo Ransome Kuti, la lionne de Lisabi


funmilayo kuti1On a coutume de dire que derrière chaque grand homme se cache une grande femme. Une femme qui peut influer sur une destinée. Cette femme exceptionnelle que vous présente RHA-Magazine ne déroge pas à cette règle. Si le personnage de Funmilayo Ransome Kuti n’est hélas que peu connu du grand public, le nom de son fils le grand musicien Fela Kuti est bien ancré dans nos mémoires. Mais est-ce que Fela aurait été le fougueux artiste et activiste 
panafricain que nous connaissons s’il n’avait pas été élevé par une incroyable héroïne ? Rendons hommage à cette grande Dame de l’Afrique, figure emblématique du Nigéria et qui définitivement pour nous mérite les titres de Reine et d’Héroïne d’Afrique. Voici le parcours de Funmilayo Ransome Kuti qui fut une grande activiste politique et qui a incontestablement marqué l’histoire de son pays, notamment par sa lutte incessante pour les droits de la femme.

funmilayo-kuti-1.jpgNée au Nigéria dans la ville d’Abeokuta (dans le sud-ouest du Nigéria) le 25 octobre 1900, sous le nom de Frances Abigail Olufunmilayo Thomas, Funmilayo était de l’ethnie Yoruba et plus précisément issue de la tribu Egba (sous-groupe de l’ethnie Yoruba). Funmilayo signifie en yoruba « Donne- moi du bonheur». Le père de Funmilayo était le fils d’un esclave revenu d’Amérique et installé en Sierra Leone, qui a retracé son histoire ancestrale jusqu’à ses origines nigérianes, à Abeokuta. Converti à l’anglicanisme le père de Funmilayo éduqua ses enfants dans la foi anglicane, tout en restant néanmoins bien ancré dans les coutumes Yoruba. Il veilla à ce que sa fille ait une bonne éducation et il l’envoya poursuivre ses études en Angleterre. Après ses études, Funmilayo revint au Nigéria et devint institutrice. Le 20 janvier 1925, elle épousa le révérend Israël Olodutun Ransome Kuti. Tout comme son épouse, Israël Olodutun Ransome Kuti s’est investi dans la défense des droits des citoyens. Il fut le fondateur de l’Union des Professeurs Nigérians ainsi que de l’Union des Etudiants Nigérians. Cette organisation d’étudiants mena notamment des manifestations contre les législations imposées par le pouvoir coloniale dans le domaine de l’éducation.

En se référant aux dires de Fela tirés d’une de ses biographies (1), Funmilayo et son mari semble avoir donné une éducation très stricte à leurs enfants, influencée par le modèle coloniale anglais. Ils étaient chrétiens et rejetaient certains aspects des coutumes Yoruba comme la polygamie, ou le fait de s’agenouiller devant les autorités ou les anciens. De même leur mariage représentait plutôt un modèle d’égalité entre époux alors que dans les familles nigérianes, traditionnellement, le mari avait un rôle nettement dominant. Néanmoins, ils tenaient à leur héritage culturel, et ne manquaient pas de le valoriser. Funmilayo n’hésitait pas à faire ses discours en Yoruba. Et son mari et elle n’ont donné que des noms yorubas à leurs enfants. A partir des années 40 elle ne portera plus que les tenues traditionnelles nigérianes. C’était sa manière d’exprimer à la fois sa fierté pour ses origines mais aussi sa résistance contre le colonialisme. Elle n’a pas manqué d’emmener ses enfants dans ses campagnes politiques semant en eux les graines de l’activisme panafricain.

funmilayo-kuti-4.jpgSon combat pour le droit des femmes débuta en 1923 lorsque Funmilayo lança une association de femmes à Abeokuta, l’Abeokuta Ladies Club ou l’ALC. A l’origine ce club était destiné à l’apprentissage de l’artisanat. Une vingtaine d’années plus tard l’ALC intégrera les commerçantes et les femmes défavorisées, dont pas mal de femmes illettrées, à qui Funmilayo apprendra à lire. Le groupe deviendra l’Union des femmes d’Abeokuta, Abeokuta Women’s Union (AWU). Ce changement marqua la direction politique que prenait le groupe. C’est au sein de ce groupe, face aux inégalités faites aux femmes que la position anticoloniale de Funmilayo se radicalisa. Elle restera présidente de l’AWU jusqu’à sa mort. A cette époque coloniale, les Britanniques prélevaient des taxes directes sur les Nigérians, ce qui suscita la colère et la protestation, notamment au sein du peuple Egba. Ils protestaient aussi contre les ingérences britanniques dans leur administration. Les chefs traditionnels avaient été dépossédés de leur pouvoir, si bien que le Conseil de l’Autorité autochtone n’avait plus qu’un rôle consultatif. Et sous le règne du roi EgbaAlake Oba Ademola II, les autorités coloniales britanniques imposait leurs règles avec la complicité de ce dernier. Funmilayo a fait connaître son organisation au grand public quand elle a rallié les femmes pour protester contre le contrôle des prix qui touchait la plupart des commerçantes du marché d’Abeokuta. Le commerce représentait l’activité principale des femmes nigérianes dans l’ouest du pays. Les Britanniques s’immisçaient dans des affaires habituellement dirigés par elles. De plus, la corruption régnait et touchait les différentes strates du pouvoir au sein du gouvernement. La conséquence est qu’on réclamait une taxe due ou non due à tout bout de champs, ce qui appauvrissait davantage les commerçantes. Le roi EgbaAlake Oba Ademola II prenait part à ses actes de corruption et abusait de son pouvoir car il avait obtenu le droit de percevoir les impôts pour le compte de la couronne britannique. Funmilayo révoltée, décida de mener des manifestations contre, les autorités traditionnelles et notamment contre le roi Alake. Elle dénonça les abus de ce dernier. C’est ainsi qu’à la tête de 50 000 femmes elle se rendit à la résidence du roi afin de réclamer le son départ. Celui-ci prit la fuite et dû finalement renoncer à sa couronne. Ce fût un véritable exploit pour ces femmes.

Cet événement fit entrer Funmilayo dans la légende et lui vaudra le surnom de « Lionne de Lisabi ». Lisabi était un grand héro du peuple Egba, du 18ème siècle qui s’était battu contre l’invasion de l’empire Oyo. Et tout comme ce héro ancestrale, Funmilayo fit preuve de bravoure jusqu’à défier le District Officer anglais d’Abeokuta qui tenta de renvoyer les femmes chez elles lors des manifestations. En 1953, Funmilayo fonda la Fédération des femmes Nigérianes qui par la suite s’allia avec la Fédération Internationale démocratique des Femmes. Elle lutta pour qu’on accorde le droit de vote p aux femmes. Elle fût également longtemps membre du parti du National Council of Nigeria and The Cameroons(NCNC). Elle fût trésorière puis présidente de l’association des femmes du NCNC. En 1950, elle était l’une des rares femmes à être élue dans les instances les plus influentes du pays. Funmilayo adressa plusieurs lettres et télégrammes aux autorités, cela faisait partie de sa stratégie de pression, notamment à l’époque de l’indépendance. Elle fit d’ailleurs partie des personnes déléguées pour négocier les termes de l’indépendance du Nigéria avec le gouvernement britannique. A l’instar de Gandhi elle critiquait l’administrationn coloniale en révélant les contradictions de ce régime autoritaire par rapport aux idéaux démocratiques prônés par la Grande Bretagne. En termes de reconnaissance, Funmilayo reçut l’insigne d’honneur de l’Ordre du Nigéria en 1965. Elle fut également nommée Docteur honoris causa de l’Université d’Ibadan. Sur le plan international, Funmilayo s’illustra aussi sur la scène internationale. Elle entreprit plusieurs voyages, dans les pays de l’est de l’Europe. Ce que très peu de femmes africaines peuvent se targuer d’avoir fait à l’époque. Mais pendant la guerre froide et avant l’indépendance de son pays, il n’était pas de bon ton de se promener de ce côté du globe, et Funmilayo se mit à dos les gouvernements nigérian, américain et britannique de par ses contacts avec le Bloc de l’Est. Elle voyagea en tant qu’ambassadrice de la Fédération Internationale démocratique des femmes en URSS, en Pologne, en Hongrie et même en Chine où elle rencontra Mao Tse Tung. Funmilayo s’est même vu décerner le Prix Lénine de la paix. Finalement en 1956, on refuse de lui renouveler son passeport sous prétexte qu’elle pouvait influencer les nigérianes avec ses idées et vues politiques communistes. On lui refusa également le visa pour les Etats-Unis où on lui colla d’emblée l’étiquette de communiste.

funmilayo-kuti-2.jpgVers la fin de sa vie ce sont trois de ses fils qui ont occupé le devant de la scène par leur activisme, qui s’opposait fermement aux juntes militaires nigérianes. En février 1978, alors qu’elle vit chez son fils Fela, un assaut de militaires est orchestré contre le fief de Fela Kalakuta Republic. Ce dernier était devenu une menace pour le pouvoiren place dont il ne cessait de dénoncer les travers. Funmilayo fut projetée du deuxième étage de la résidence et tomba dans le coma. Elle ne survécut pas à ses blessures et mourut en avril 1978. Funmilayo Ransome Kuti était une féministe et une nationaliste panafricain qui a ouvert la voie à beaucoup de femmes au Nigéria. Cette femme qui fût la première à conduire une voiture dans son pays est sans nul doute un exemple de courage dont peuvent s’inspirer toutes les Reines et Héroïnes d’Afrique d’aujourd’hui.

Par Pauline Ndaya Mutombo pour RHA-Magazine
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Sources :

Raisa SIMOLA, The Construction of a Nigerian Nationalist and Feminist, FunmilayoRansomeKuti, University of Joensuu, 1999.
Cheryl JOHNSON-ODIM, Nina Emma MBA, For Women and the Nation. FunmilayoKuti of Nigeria, Univ

En savoir plus sur http://reinesheroinesdafrique.doomby.com/pages/recits-des-reines-heroines/funmilayo-ransome-kuti.html#zEOxS83cpDos3FlC.99

Muilu Marie, Héroïne de la foi Kimbanguiste

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L’épouse du grand SIMON KIMBANGU participa véritablement à établir les fondations de l’église africaine la plus imposante et la plus organisée de l’histoire. Et on peut sans conteste affirmer qu’elle marqua le début du « kimbanguisme » et qu’elle en est le pilier. Invincible et téméraire, MAMAN MUILU ne fléchit jamais face aux intimidations et aux menaces des autorités coloniales mais suivit scrupuleusement les recommandations de son époux afin de poursuivre son oeuvre. Et si Simon Kimbangu est aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands prophètes d’Afrique, beaucoup ignorent encore l’impact extraordinaire qu’eut son épouse sur les événements qui suivirent son incarcération et son assassinat.

Muilu Marie Kiawanga Nzitani, fille de papa Mfuka du village de Nkamba et de mama Tuba du village de du village de Kingombe est née le 7 mai 1880 à Nkamba. Elle fut mariée pour la première fois à Ndompetelo Mpata Mia Mbongo, cousin de Simon Kimbangu, qui plus tard deviendra son époux. Ils vécurent ensemble durant plusieurs années et de leur union naquit une fille, Nkitudia Nelly.

Plus tard, lorsqu’il sentit sa mort proche, Ndompetelo fit appeler son cousin Simon et lui fit cette recommandation :

« Simon, je suis ton cousin. Je sens la mort approcher à grand pas, et lorsque je quitterai la terre des hommes, je souhaiterais que tu prennes comme épouse Marie Muilu. C’est moi-même ton cousin qui en a décidé ainsi, car je ne veux pas que Marie et ma fille soient désorientées. Voilà pourquoi en ce jour je te la confie, épouse-la ! ».

Après la disparition de Ndompetelo, les anciens du village se réunirent pour étudier les dernières volontés du défunt et voir comment les appliquer. Toutes les modalités furent arrêtées et une dot fut payée pour le deuxième mariage de Muilu. Ainsi, elle devint l’épouse de Simon Kimbangu et sa fille, Nelly Nkitudia, en devint la fille adoptive. Simon Kimbangu qui avait au départ songé à épouser une certaine Mademoiselle Mbangi, préféra plutôt accomplir les dernières volontés de son cousin en épousant coutumièrement Marie Muilu.  Et le 4 juillet 1915, juste après leur baptême, le couple se maria religieusement. La cérémonie du baptême se déroula à Ngombe-Lutete et le mariage religieux fut célébré au village de Masangi par le diacre Kusandanga de la Baptist Missonary Society de Ngombe- Lutete.

muilu-marie-3Vers 1918, Kimbangu se mit à monologuer régulièrement dans son sommeil. Et un jour, Muilu interrogea son époux sur ce fait pour le moins étrange: «Pourquoi donc parles-tu dans ton sommeil ? ». Ce dernier lui répondit que Jésus-Christ était en train de lui confier une très grande mission. A ces mots, Muilu ne put que l’encourager et lui faire la promesse de le soutenir quoi qu’il advienne. Ainsi, le 5 avril 1921 exactement, Kimbangu demanda à son épouse de faire retentir la cloche qui annoncerait le rassemblement des fidèles pour le premier culte matinal. Le 6 avril 1921 à 6h du matin, Muilu fit effet sonner la cloche,  et ce fut la coutume avant chaque culte.

Le 12 septembre 1921, un évènement viendra bousculer à jamais la vie du couple et le devenir de la congrégation : Kimbangu est arrêté par l’autorité coloniale belge, ce qui marque le début d’une période de péripéties pour Muilui et ses enfants, Kisolokele Charles Daniel, Dialungana Salomon et Diangienda Kuntima Joseph. Le 15 septembre 1921, ils sont tous arrêtés puis séparés les uns des autres. L’aîné, Kisolokele, est envoyé à Boma alors que Muilu et les deux autres enfants, Dialungana et  Diangienda, sont assignés à Ngombe Kinsuka à N’Kamba.

Le 3 octobre, le jugement rendu à l’encontre de Simon Kimbangu le condamne à mort. Mais avant son incarcération, il demande à voir sa femme et ses enfants. Sa requête est acceptée et la rencontre a lieu le 10 octobre 1921. C’est ce jour-là précisément qu’ il confiera à son épouse la mission de préserver l’église et de veiller sur les fidèles. Muilu Marie deviendra de ce fait la responsable officielle de l’église que nous connaîtrons plus tard comme l’Eglise kimbanguiste.

Durant sa mission, Muilu fit preuve d’un courage exemplaire, car en dépit de l’interdiction formelle de se rassembler en des lieux de prières, elle organisait clandestinement des rencontres à Ngombe Kinsuka depuis l’arrestation de Simon Kimbangu jusqu’à sa mort, à savoir entre  1921 et 1959.

muilu-marie-2On rapporte au sujet de Muilu Marie qu’elle était une femme remarquable, dotée d’un amour vrai et toujours prête à aider son prochain. Elle possédait un sens inné de l’hospitalité, bien qu’il manquait souvent à elle et à ses enfants de quoi se vêtir et se mettre sous la dent. Aussi, les mauvais traitements que les missionnaires belges lui infligeaient ne la décourageaient pas, bien au contraire, on la disait très forte moralement et spirituellement, sa foi lui permettant de surmonter chaque épreuve.

Le 12 avril 1959, Muilu octroie des cartes de catéchistes aux premiers responsables de l’Eglise Kimbanguiste dans le but de poursuivre l’œuvre laissée par son époux. Le même jour, elle délégua la direction de l’église à son fils Diangienda. Et quinze jours plus tard, le 27 avril 1959 exactement, Muilu rendit son dernier souffle et se fit enterrer après deux jours à Ngombe Kinsunka, soit le 29 avril 1959. Elle aurait déclaré avant sa mort : « Si je ne pars pas, cette situation ne changera guère ! La parole de Dieu doit s’accomplir ! » Et en effet, c’est après son décès que l’Église kimbanguiste fut reconnue officiellement par l’État colonial belge. C’était le 24 décembre 1959.

Si plusieurs personnages illustres de l’Histoire eurent à leur côté des femmes exceptionnelles,  il faut reconnaître que l’histoire tend à oublier l’impact et le rôle décisif qu’avait joué Muilui Marie, épouse de Simon Kimbangu, pendant sa mission, durant son incarcération et après sa disparition. En effet, derrière le prophète africain et le père-fondateur de l’Eglise kimbanguiste, se cachait en réalité une femme de haute estime, Muilu Marie,  dont le courage et la persévérance furent la pierre angulaire de l’Eglise kimbanguiste.

Nandi de Zululand-Femme de haute estime

Nous sommes au 18 ème siècle, dans  cette partie de l’Afrique nommée « Zululand », située dans l’Afrique du Sud actuelle. Tout commence lorsque le prince des Zulus, Senzangakona, rencontre Nandi Bhebhe,  fille du défunt chef de la tribu des Elengani. Ce n’est pas sans insistance que le chef tentera de séduire la jeune orpheline le jour de leur rencontre. La jeune femme est connue pour avoir une extrême estime d’elle-même, et pour cause, Nandi est de loin l’une des plus jolies jeunes femmes de la région. Elancée, à la démarche féline et au port de tête majestueux, ses formes généreuses et si bien proportionnées ne laissent aucun jeune homme indifférent à son passage.

C’est donc un défi de taille que Senzangakona, prince des Zulus se décide de relever quand il rencontre enfin celle dont tout le monde parle. La jeune femme qui vient puiser de l’eau dans la rivière feint ne pas avoir aperçu ni même entendu ce chef à l’allure guerrière, à la stature impressionnante et au visage à faire fondre n’importe quelle femme de la région. Après qu’il ait à maintes reprises prononcé son prénom, Nandi daigne enfin relever la tête et jeter vers ce chef audacieux un regard interrogateur. Elle sait qui il est, mais elle se doit de lui obliger à se présenter comme tout inconnu qui oserait, pour une raison ou une autre, troubler ses occupations journalières.

Senzangakona se présente comme étant le prince des Zulus et lui fait comprendre son attirance. Mais Nandi lui fait comprendre à son tour qu’elle n’est nullement impressionnée par son rang et qu’elle n’a pas de temps à accorder à un plaisir éphémère. Le prince lui promet alors une relation des plus sérieuses et qui aboutirait à une union conjugale. Pour cette raison uniquement, Nandi accepte de se laisse aller.

Pourtant, lorsque Nandi tombe enceinte, les anciens et conseillers de Senzangakona expliquent au prince la gravité de la situation qui se présente. Il a beau montrer tous les signes d’un homme éperdument épris et amoureux, il est hors de question qu’il pense à la prendre comme troisième épouse ! Même si les deux premières épouses ne lui ont pas encore donné d’enfants, l’enfant qui se trouve à présent dans le sein de Nandi n’est rien d’autre qu’un batard, car conçu en dehors des liens du mariage. Pour un prince, épouser une femme enceinte est non seulement  inadmissible mais il s’agit d’une infraction grave des coutumes zulus. Obligé de se soumettre aux traditions de sa tribu, et encouragé par la nouvelle de la grossesse de l’une de ses femmes au même moment , Senzangakona coupe tout lien avec Nandi, l’abandonnant ainsi seule face à sa grossesse. Dans la tribu des Elengani, elle devient un sujet de vergogne et de mépris.

C’est une prêtresse qui  recueillera Nandi et lui fera comprendre que sa grossesse n’a rien d’une calamité, mais que l’enfant qu’elle porte est celui d’une grande prophétie annoncée depuis les temps anciens. 

Une prophétie selon laquelle un grand chef naîtra de la tribu des Zulus et révolutionnera toute la partie sud du continent africain…La prêtresse lui fera comprendre que l’orgueil qui lui est reprochée est finalement légitime car elle deviendra une grande reine, et le fils qu’elle porte, un grand roi. Nandi s’accrochera à ces paroles  prophétiques dès cet instant et pour le restant de sa vie.
Senzangakona, fatigué des rumeurs circulant à son égard au sujet d’un fils illégitime et d’une femme abandonnée, change finalement d’avis et décide d’épouser Nandi . Il décide de l’accueillir, elle et son fils Chaka dans son kraal.  Nandi accepte d’épouser le chef et de devenir sa troisième épouse, mais chose encore jamais faite auparavant , lors des cérémonies du mariage , c’est la future épouse elle-même qui négocie devant l’époux le montant de la dote et le prix du rachat de l’enfant illégitime. Toute la tribu zulu est surprise de constater l’audace et le courage de celle qui savait déjà qui elle était et qui était son fils. Senzangakona, quelque part humilié devant tout son clan par cette femme effrontée et sûre d’elle, celle qu’il avait séduite quelques mois avant à la rivière, cèdera en tenant fièrement l’enfant dans ses bras.
La place de Nandi en tant que troisième épouse du chef ne lui sera pas de tout repos. Elle enfantera un deuxième enfant, une fille. Mais Senzangakona n’aura jamais oublié l’humiliation que lui avait causé Nandi lors de la cérémonie nuptiale. Il manifestera ce ressentiment par des actes d’humiliation envers Nandi et devant toute la tribu à chaque grandes cérémonies, au grand plaisir des autres épouses qui la haïssent. Il humilie Nandi notamment lors de la cérémonie du mariage de sa quatrième épouse où il lui demandera de l’eau lui obligeant à porter la calebasse à ses lèvres. Quand elle obéïra, il la poussera au loin et la fera tomber à terre. Chaka, son fils, qui n’a que 6 ans à peine, ne supportera pas cette scène, il affrontera son père en le menaçant de le tuer s’il ose encore s’en prendre à sa mère. Senzangakona qui dit de Chaka qu’il est aussi orgueilleux que sa mère n’aura pas d’affection particulière pour l’enfant.

Nandi décidera finalement de fuir avec les enfants et de retourner dans sa tribu, ches les Elengani. Mais l’accueil n’a rien de chaleureux, le chef de la tribu se sent forcé de reprendre cette jeune femme qui jadis avait été un sujet de honte et qui désormais  quittait son époux, avec deux enfants et sa mère. Le scénario des insultes, des coups bas, des railleries qu’ils auront connu dans la cour zulu reprendra de plus belle. Nandi est traitée au même titre qu’une simple traînée, une femme dont l’orgueil fait finalement d’elle la risée de tout le clan. Chaka quant à lui ne démeure pas moin qu’un enfant né hors mariage et rejeté par les autres adolescents du clan. Mais il gardera ce côté protecteur vis-à-vis de sa mère et n’hésitera pas à frapper violemment quiconque s’en prend à elle . Un jour Chaka se fait frapper à mort par les jeunes de la tribu, et pour Nandi, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Elle décide une fois encore, de prendre ses enfants et sa mère et de s’en aller. Le voyage sera long et pénible et sa mère, déjà agée, mourra pendant le chemin. Nandi abatue mais pas découragée, l’enterrera elle-même et poursuivra le chemin avec ses deux enfants.

Nandi et ses enfants seront recueillis par Dingiswayo, chef de la tribu des Mthetwa, qui autrefois avait voulu épouser Nandi. L’amour qu’il avait eu pour Nandi ne s’était pas éteint ; sans hésitation, il ouvrira ses bras à cette femme aux traits fanés, au visage épuisé par  le voyage, accompagnée de deux jeunes gens aux yeux et aux lèvres trahissant la faim et la soif. Nandi l’orgueilleuse et la prétentieuse s’était encore une fois rabaissée pour l’honneur de ses enfants. Dingiswayo prendra soin de Nandi et de ses enfants comme s’ils étaient les siens. Il lui redonnera sa beauté et pour une fois depuis longtemps, Nandi se sentira à l’aise quelque part. Dingiswayo finira par remarquer le caractère courageux et les capacités guerrières remarquables de Chaka. Il entraînera le jeune homme  dans son armée  jusuq’à ce que la renommée de Chaka se fasse entendre partout. Cette renommée arrivera jusqu’aux oreilles de son  père, Senzangakona qui soudainement se demandera pourquoi un étranger devait bénéficier du courage et des capacités de guerrier de son propre fils. Il décidera alors d’aller lui-même récupérer son fils chez Dingiswayo, et uniquement son fils, refusant de récupérer sa mère.

Chaka acceptera le retour , mais en ayant en tête une idée stratégique : en apprendre un maximum sur le fonctionnement de l’armée zulu. Après l’avoir intégréet montré ce dont il était capable, son père lui enconfiera la direction.  Chaka refusera d’accepter, mais dira au roi qu’à cause de la souffrance et de l’humiliation qu’il avait fait endurer  à sa mère, il reviendrait se faire lui-même chef de l’armée et aussi chef des Zulus en arrachant le trône de force. Il s’en ira et laissera un père plein d’étonnement face à l’insolence d’un fils qui lui annonçait carrément un imminent coup d’état dans le but venger sa mère.

Lorsque Chaka apprendra la mort de son père et l’intronisation de son frère, il créera sa propre armée et, suite à une bataille extraordinaire avec l’armée des Zulu, tuera son frère et se fera couronner roi des Zulus. Toute la tribu zulu fléchira devant ce nouveau roi téméraire et puissant, et avec elle, les épouses haineuses de son défunt père, celles mêmes qui avaient autrefois mené la vie dure à sa mère. Il décidera de donner le titre de Reine Mère à Nandi, devant qui toute la tribu Zulu se prosternera.

On retiendra donc de Nandi l’image d’une femme sûre d’elle, déterminée et courageuse. On aime à dire que derrière chaque homme fort se cache une femme forte, et en effet derrière le grand et célèbre Chaka Zulu, se cachaiait sa mère, la reine Nandi. Chaka avait appris de sa mère le respect dû à la femme, et en devenant roi, il établira un régiment composé strictement de femmes qui souvent se battaient dans les premiers rangs de son armée. Cette femme avait réussi à élever son fils en vainqueur, lui instaurant la fierté de lui-même et lui rappelant sans arrêt les paroles de la prophétie. Ces mêmes paroles, Nandi se les répétaient jour et nuit et se rassurait en disant « Mon fils sera un grand roi. »

Aujourd’hui , en Afrique du Sud, lorsqu’on parle de Nandi, on fait référence à une  « femme de haute estime ».

Natou Pedro-Sakombi

Betty Shabazz, Madame Malcolm X

Plus guerrière que féministe, le Dr. Betty Shabazz peut être qualifiée de visionnaire, de leader. Principalement connue comme étant la femme du nationaliste noir El-Hajj Malik El-Shabazz,  ou Malcolm X, sa hauteur se fit surtout révéler après le décès de ce dernier. Professeur et Avocate spécialisée en droits civils, Betty se forgera rapidement une réputation de femme au courage exceptionnel, qui fit contre mauvaise fortune bon coeur en élevant dignement ses ses six filles et en se faisant une place dans la société. 

Sa persévérance la place certainement, aujourd’hui encore, parmi les femmes afros les plus respectées de l’histoire, parmi les Reines et Héroïnes d’Afrique. Voici son histoire, avant, pendant et après Malcolm.

Enfance et jeunesse de Betty

Nous sommes aux Etats-Unis, le 28 mai 1934. Ollie Mae Sanders et Shelman Sandlin donnent naissance à une petite fille qu’ils prénomment Betty. Le couple n’est pas marié, lui n’a que 21 ans, et elle, qui ne connait pas son âge, n’est qu’une adolescente à peine sortie de la puberté. Selon elle-même, Betty serait née à Détroit, dans le Michigan. Toutefois, selon les documents d’archives du collège qu’elle a fréquenté, elle serait née à Pinehurst, en Géorgie. Suite à de mauvais traitements qu’elle aurait subie, Betty sera confiée à un couple de businessmen afro-américains, Lorenzo et Helen Malloy. Le couple pourtant bien ancré dans l’activisme noir, n’évoquera jamais le racisme vécu par les Noirs avec Betty. Le racisme est un sujet tabou, on croit qu’éviter le sujet entrainera tôt ou tard sa disparition. Néanmoins, ce qu’elle apprendra des Malloy, c’est qu’il faut en aucun cas avoir honte de sa couleur et qu’il faut se battre pour se faire une place dans la société en tant qu’afro-américain.

Après le lycée, Betty quitte le domicile des Malloy pour l’Université de Tuskegee (Tuskegee Institute à l’époque), un établissement réservé aux Noirs en Alabama, où elle poursuit des études pour devenir enseignante. A cet époque, Betty ne sait absolument rien du racisme auquel les Noirs du sud doivent faire face au quotidien. Ses week-end, Betty les passe  à Montgomery, la ville la plus proche, et c’est là qu’elle découvre les dégats de la ségrégation raciale.

Dans les librairies universitaires, les étudiants noirs doivent attendre que les étudiants blancs se fassent servir avant de pouvoir acheter leurs bouquins, et encore, rien ne garantit qu’il reste assez d’ouvrages pour eux. Quand Betty rentre chez les Malloys pendant les vacances et qu’elle leur expose les faits, ces derniers refusent catégoriquement d’en parler. C’est donc dans toute cette frustration que Betty décidera de changer carrément d’orientation et de viser des études d’infirmière à New-York. Mais même là, elle se verra confrontée à toutes sortes d’actes racistes à la Montefiore Hospital où elle travaille comme stagiaire. En effet, les étudiantes noires ont droit aux tâches les plus humiliantes, voire pas du tout instructives alors que les étudiants blancs se voient octroyer les tâches les plus édifiantes.

La Nation de l’Islam – Le frère Malcolm

Une dame plus âgée que Betty et qui suit les mêmes études qu’elle lui propose de l’accompagner un vendredi soir au temple de la Nation of Islam à Harlem, où un dîner annuel est donné. Elle hésite, mais finit par accepter, et Betty se souviendra longtemps de ce fameux dîner qu’elle trouvera succulent. Après le dîner, une dame du temmple l’invite à rejoindre la Nation of Islam, mais Betty refuse poliment. La dame insiste tellement que  Betty accepte en se disant qu’elle goûterait volontiers à ces mets délicieux une nouvelle fois.

C’est à cette deuxième réunion de la Nation of Islam que Betty croisera le regard de Malcolm X pour la première fois. Plus tard, elle racontera que le regard de celui qui deviendra son mari et le père de ses enfants l’avait complètement tétanisée. Elle était tellement impressionnée par son élégance et son éloquence qu’elle perdait tout contrôle en sa présence.

Après avoir assisté à plusieurs réunions de la Nation of Islam, Betty finira par rencontrer et parler à Malcolm X personnellement. Grâce à ses discours, il avait radicalement changé sa vision de la société et de la spiritualité. Betty et Malcolm échangeront souvent sur leurs expériences respectives du racisme et sur cette anxiété qui naissait en elle et qu’elle ne comprenait pas. Malcolm lui fera comprendre qu’il s’agit d’un sentiment tout à fait légitime et normal, et qu’on pouvait s’en servir pour faire changer les choses.

Betty fréquentera désormais le Temple Numéro 7  de la Nation of Islam à Harlem, où Malcolm donne régulièrement des séminaires. Après les réunions, Malcolm répondra avec plaisir à toutes ses questions et ensemble, ils auront de longues discussions tardives sur le sort réservé au peuple noir. En 1957, Betty décide de se convertir à l’Islam. Et comme la plupart des membres de la Nation of Islam, elle changera son nom en  « X », lettre qui représente le nom de ses ancêtres qu’elle devraient normalement porter mais qu’elle ne connait pas.

En 1958, Malcolm la demande en mariage et elle accepte. Ils se marient le 14 janvier à Lansing, dans le Michigan, elle porte désormais le même titre religieux que son mari, et devient Betty Shabazz. Ce même jour, heureuse coïncidence, Betty obtient son diplôme d’infirmière.

Le couple aura six enfants: Attallah, prénom donné d’après Attila le Roi des Huns, Qubilah, d’après Kubla Khan, Ilyasah d’après Elijah Muhammad, Gamilah Lumumba, d’après Patrice Lumumba, et des jumelles, Malikah et Malaak, d’après leur père Malcolm, car nées après l’assassinat de leur père.

En 1963, suite à une déclaration qu’il fera contre l’assassinat du Président Kennedy devant les médias, Malcolm est sanctionné par la Nation of Islam qui lui interdit toute prise de parole pendant 90 jours et perd de ce fait son rôle de Porte Parole National de la Nation of Islam. En 1964, il quitte l’organisation et Betty et lui deviennent des Musulmans sunnites.

L’assassinat de Malcolm

Le 21 février 1965, Malcolm doit tenir une réunion sur le thème de l’Unité Afro Américaine dans la salle de balle Manhattan Audubon.  Betty s’y trouve, ses 4 filles et elle sont assises au premier rang.

Pendant la prise de parole de Malcom, une dispute se fait soudainement entendre dans la salle.  Malcolm et ses gardes du corps s’apprêtent à intervenir mais un homme armé se précipite à l’avant de la salle, s’approche du pupitre et tire sur la poitrine de Malcolm. Deux autres hommes armés tirent également et Malcolm s’écroule, victime de 16 balles fatales!

Dès que Betty entend les coups de feu, elle couche ses quattre fillettes au sol et les pousse en dessous des chaises. Quand  les coups s’arrêtent, elle a à peine le temps de relever la tête qu’elle aperçoit son époux à terre, le costume ensanglanté. Elle court rapidement vers le podium et essaie de le réanimer machinalement selon ce qu’elle avait appris de ses cours de secourisme. Les officiers de police et les associés de Malcolm débarquent et entourent le corps inerte, repoussant l’épouse qui comprend qu’une simple tentative de réanimation ne sauvera en rien son époux. Il sera ramené à la Columbia Presbyterian Hospital où sa mort sera prononcée. Les trois coupables aperçus par des témoins auraient été arrêtés et emprisonnés. Tous trois feraient partis de la Nation of Islam.

Cette épreuve qu’elle croit d’abord insurmontable entraîne chez la veuve de Malcolm des troubles d’ordre pyschologiques pendant deux semaines entières. Elle souffre de paranoïa, d’insomnie et de cauchemars. De plus, Betty est enceinte des jumelles de Malcolm et l’idée qu’elles ne connatront jamais leur père la pousse dans un désespoir insupportable. Elle n’a aucune idée de la façon dont elle va élever ses 6 filles, elle est complètement désemparée.

La suite ne sera pas simple. Ses enfants lui donneront le courage de continuer à vivre et à lutter. La publication de l’autobiographiede Malcolm lui sera finalement d’une aide précieuse puisqu’elle en touchera une partie des royalties.

L’activiste Ruby Dee et Juanita Poitier (épouse de Sidney Poitier) fonderont The Committee of Concerned Mothers, une association permettant de récolter des fonds pour acheter une maison et assurer les frais scolaires de la famille Shabazz. Une maison dans le Mount Vernon leur sera offerte.

En mars 1965, Betty décide de faire un pèlerinage à la Mecque tel que son mari l’avait fait un an plus tôt. Elle en reviendra forte et proclamera que le fait de prier pour toutes ces personnes qui lui sont venu en aide lui aura fait un bien fou et lui aura permis de détourner son esprit de ceux qui veulent du mal à elle et à sa famille.

Certes, élever seule ses 6 filles a complètement épuisé Betty, mais lorsqu’elles sont devenues indépendantes, elle ne s’est pas arrêté pour autant. La combattante Madame X passera par les titres de Représentante des parents d’élèves à présidente de la Westchester Day Care Council, ou oratrice de plusieurs meetings et séminaires dans des collèges et universités, partageant toujours la philosophie du nationalisme noire de Malclom X et aussi son expérience en tant que femme seule au foyer.

Chose étonnante, cette femme extraordinaire décide même de reprendre des études fin 1969 et s’inscrit au Jersey City State College. Son rêve de devenir enseignante ne s’était jamais éteint, elle obtiendra un master degree en administration des soins de santé. En 1972, elle poursuit ses études et entre à la Massachussetts Amherst University. Pendant trois ans, elle apprendra, étudiera et se battra pour obtenir des diplômes. En juillet 1975, elle défend sa thèse et obtient son doctorat.

En Janvier 1976, Betty devient professeur des Sciences de la Santé au Collège Medgar Evers à New-York. Ses étudiants sont noirs à 90%, leur âge moyen est de 26 ans; 75% sont des femmes, et les 2/3 sont des mères de famille. Et bien évidemment, Betty était au courant de ces statistiques lorsqu’elle a décidé d’y enseigner.

En 1980, Betty devient Directrice d’un des département du collège destiné à l’avancement institutionnel et en 1984, elle devient Directrice à l’ Institutional Advancement and Public Affairs, et la même année elle dirige la convention de la National Council of Negro Women.

Toute ma force me vient de Malcolm. Toute la tolérance et l’amour que j’ai pour mon peuple me viennent de Malcolm. Comment pensez-vous que j’ai réussi à élever seule 6 enfants, aider ceux qui étaient dans le besoin alors que je n’avais rien et décrocher  tous ces diplômes? C’est parce que j’ai hérité de ce sens des responsabilités et de cette sagesse de Malcolm.

 

Vers les années 90, elle se montrera très active dans la National Urban League. Et lorsque Winnie et Nelson Mandela visitent Harlem en 1990, Betty demandera à rencontrer Winnie et les deux femmes partageront des moments inoubliables.

Betty  s’impliquera dans des associations avec Myrlie Evers-Williams, la veuve de Medgar Evers et avec Coretta Scott King, veuve de Martin Luther King, Jr.. Toutes les trois ont un point commun: elles ont  vecu l’expérience douloureuse de perdre leur mari activiste à un jeune âge.

Betty vivra longtemps avec un énorme ressentiment pour la Nation of Islam, et surtout pour Louis Farrakhan, son représentant, qu’elle soupçonnera d’être directement impliqué dans l’assassinat de son mari.

En janvier 1995, l’une de ses filles, Qubilah, tentera d’assassiner Farrakhan et sera accusée de tentative de meurtre. La famille Shabazz sera cependant surprise de la réaction de Farrakhan, qui non seulement dira tout haut qu’il espère que Qubilah ne soit pas condamnée, mais récoltera des fonds pour soutenir le procès en faveur de Qubilah. Cette dernière s’en sortira avec des obligations d’un suivi psychologique de deux ans, mais ne sera pas condamnée à purger une peine de prison. C’est après ce comportement inattendu, que Betty renouera des liens avec la Nation of Islam et avec Farrakhan: « Il faut aider la famille du frère Malcolm, a dit le Ministre Louis Farrakhan. Et j’ai aimé l’entendre dire cela, car j’espère qu’il continuera à considérer Malcolm comme son frère. »

Son petit-fils, le fils de Qubilah, prénommé Malcolm en souvenir de son grand père, sera confiée à Betty durant toute la durée de son traitement. Mais en juin 1997, le petit Malcolm mettra involontairement le feu à la maison de sa grand-mère. Betty est sévèrement brûlée des suites de cette incendie  et passe trois semaines aux soins intensifs du Jacobi Medical Center. Helas, elle succombe de ses brulures le 23 juin 1997 et est enterrée au cimetière de Ferndiff, au côté de son époux Malcolm X.

Archive vidéo (anglais)

Betty Shabazz & Minister Farrakhan: A New Beginning

(voir à partir de 1:57′)

Le respect que peut nous inspirer Madame Malcolm X provient certainement du fait que cette femme au courage indéniable ne s’est jamais permise de baisser les bras. S’il y a de celles qui sont nées pour lutter, pour servir d’exemple et pour marquer l’histoire, Betty Shabazz était sans nul doute de celles-là: une reine et héroïne d’Afrique.

Natou Pedro-Sakombi