Brenda Fassie, la Madonne des Townships

Il est de ces femmes qui savent assumer une féminité exacerbée en même temps qu’une masculinité exubérante. Elles sont extraverties à outrance, parlent à tout le monde, rient fort, touchent et papillonnent avec un regard malin qui en dit long sur ce qu’elles ont dans la tête. En général, on est assez loin du cliché que l’on peut s’en faire ! Brenda Fassie est de ces femmes : menue, le regard pétillant et constamment en ballade, on a l’impression qu’elle scrute du regard toute situation nécessitant son intervention. Souvent de bonne humeur et parfois caractérielle, elle est capable de mettre l’ambiance partout où elle va, surtout la nuit d’ailleurs. Mais qui est donc cette femme que Madiba aimait appeler « princesse » et au chevet de qui Mandela en personne se tenait quelques jours avant sa mort? Tambo Mbecki lui-même avait pour elle une extrême sympathie, sans oublier Winnie Mandela, qui l’affectionnait comme si elle eut été sa propre fille. Qui était donc Brenda Fassie? Pourquoi est-elle citée comme la huitième plus grande personnalité de l’Afrique du Sud?

Nokuzola Fassie est née en 1964 à Langa, près de Cape Town, d’une famille de 9 enfants dont elle est la cadette. Sa mère qui s’attendait à mettre au monde un bébé de sexe masculin accepte le choix de la providence et prénomme sa petite fille Brenda, en hommage à la chanteuse américaine de country Brenda Lee. A l’âge de deux ans à peine, la future étoile sud-africaine perd son père. Afin de pourvoir au besoin de ses enfants, la mère, pianiste de profession, chante pour les touristes dans les rues du cap et emmène Brenda avec elle. La petite de quatre ans à peine accompagne sa mère dans les chants et fait fureur à tel point que les dales sur lesquelles elle esquisse ses pas de danse sont tapissées de pièces de monnaie et de billets. Les touristes sont  impressionnés par son talent , elle devient déjà célèbre dans les quartiers de Cape Town. C »est à cet âge qu’elle intègre son premier groupe, les « Tiny Tots ».

A treize ans, consciente de son talent, Brenda envisage de faire carrière dans la chanson. Plusieurs artistes de renom proposent de la lancer, mais la mère Fassie refuse que sa cadette arrête ses études. Agacée, Brenda décide de prendre elle-même son destin en main en quittant le domicile familial à l’insu des siens. Valise en main, elle fait de l’auto-stop pour rejoindre Johannesburg. Furieuse et inquiète, sa mère  lance la police à sa recherche et après plusieurs semaines de cavale, Brenda est retrouvée à Soweto. La police la renvoie manu militari à la maison où l’attend une sévère correction.

C’est à l’âge de 16 ans que sa carrière décolle réellement. Le célèbre producteur Koloi Lebona de Johannesburg a eu vent du talent de Brenda grâce à plusieurs musiciens de Cape Town et souhaite l’entendre de ses oreilles. Koloi n’est pas déçu, il reconnait en la jeune femme une voix et une technique extrêmement mâtures pour son âge. Pour lui il n’y a aucun doute, c’est « la voix du future ». Tout cela n’impressionne en rien la mère de Brenda. Elle a toujours fait comprendre à sa fille que les études passaient avant la musique, et que même si James Brown en personne se présentait elle ne laisserait sa fille partir sous aucun prétexte! Koloi quant à lui refuse de laisser filer ce qu’il considère comme la trouvaille du siècle et promet à la veuve de s’occuper personnellement des études de Brenda. Il lui donne sa parole, la carrière de sa fille ne sera lancée qu’après l’obtention de son diplôme.

La mère Fassie accepte et confie sa fille à Koloi Lebona. Dès ce jour, Brenda s’en va vivre avec la famille Lebona à Soweto où elle sera scolarisée comme promis. Toutefois, le destin en décide autrement, et ce n’est pas pour déplaire à Brenda. L’une des chanteuses du trio « Joy » dont s’occupe Koloi doit prendre son congé de maternité. Brenda se propose spontanément mais Koloi refuse se rappelant de la promesse faite à la mère Fassie. Mais après plusieurs castings, le producteur a du mal à trouver une remplaçante. Il rompt sa promesse et Brenda  rejoint le trio Joy après qu’il ait pris soin de lui faire signer son contrat. Les frères et soeurs de Brenda aideront à dissiper la colère de la veuve, tous persuadés de la réussite de Brenda.

Lorsque le contrat avec le groupe « Joy » prend fin, on lui propose de signer pour son propre groupe, « Brenda and the Big Dudes », où elle enregistrera son premier single et premier succès, « Weekend-Special ». Le morceau sera classé meilleure vente de l’époque. Il connait un succès international et ouvre au groupe la porte vers d’autres horizons avec des tournées aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Australie, dans plusieurs villes d’Europe, en Australie et au Brésil. Brenda obtient son premier disque d’or, et la décennie qui suivra la sortie de « Week-end special » marquera le début de sa carrière solo.

En 1985, Brenda donne naissance à son fils unique, Bongani, dont le père n’est autre que l’un des musiciens de « Brenda and the Big Dudes ». Malheureusement, le couple ne fait pas long feu et se sépare. Mais malgré une carrière bien remplie et florissante, Brenda se comporte en mère attentionnée et très présente pour son fils.

A la fin des années quatre-vingts, Brenda signe avec le producteur Sello Chicco Twala. Leur partenariat qui est l’un des plus fructueux de l’histoire du show-biz sud-africain donnera naissance à l’album « Too Late for Mama », classé disque de platine en 1989. Parmi les titres de l’album se trouve « Black President », un morceau que Brenda écrit en l’honneur de Nelson Mandela. Dans le titre, elle accuse les méfaits de l’apartheid et annonce la fin imminente du système. Beaucoup ont ressenti une sorte de provocation dans l’écriture du morceau, surtout à une époque où peu pensait qu’un Noir deviendrait président. Néanmoins, des années plus tard, Brenda sera considérée comme une visionnaire. La chanson est interdite par le gouvernement sud-africain, ce qui pousse Brenda à dénoncer davantage les injustices de son pays et accroit sa popularité. Brenda réalise pour la première fois qu’elle représente une voix pour son peuple et que les choses peuvent bouger grâce à son talent. Elle se rapproche de plus en plus des populations délaissées des bidonvilles et lutte pour les conditions de la femme des townships. Ses textes sont une fenêtre ouverte sur la vie de ses frères et soeurs des ghettos, une ouverture qui permer aux classes plus élevées  et au monde entier d’enfin découvrir une réalité méconnue.

Brenda devient l’ennemi du gouvernement mais cela ne lui empêche pas de dire haut et fort son appartenance aux mouvements anti-apartheid. Elle réalise qu’elle risque sa vie, mais elle chante et milite en même temps, persuadée d’être porteuse d’une mission pour les siens. Certains ne verront donc aucun hasard qu’à cette même période les médias passent la vie privée de Brenda au crible, surtout quand elle épouse Nhlanhla Mbambo et divorce de ce dernier en 1991 après deux années de mariage à peine, suite à des violences conjugales. L’année 1993 se montre particulièrement rude avec Brenda. La même année, elle apprend le décès de sa mère et doit faire face à la fin de sa collaboration avec Twala. C’est le début d’une spirale infernale pour Brenda qui trouve refuge dans la cocaïne et en devient très vite l’esclave. Bien souvent incapable de se présenter sur scène, plusieurs de ses concerts sont annulés. Certains de ses fans ne le lui pardonnent pas et sa popularité baisse terriblement. Lorsqu’on surprend Brenda inconsciente dans une chambre d’hôtel aux côtés d’une certaine Poppie Sihlahla dont le corps inanimé révèle une mort par overdose, Brenda n’a nulle autre choix que d’accepter de se faire interner dans un centre de désintoxication. Les médias s’en prennent à coeur joie, ils divulguent au monde entier la bisexualité de la chanteuse.

Trois années plus tard, Brenda refait surface, fière d’avoir lutté et réussi à se défaire de la cocaïne. Elle enregistre un duo avec l’artiste congolais Papa Wemba et renoue avec Twala. Sa carrière va refaire un bon en avant avec la sortie de l’album « Memeza » qui signifie « Cri ». Brenda confie avoir les larmes aux yeux en interprétant le succès, car elle se voit dans cette spirale ou seule, elle crie si fort mais personne ne l’entend. Le plus gros succès après son come back reste incontestablement « Vulindlela » (https://www.youtube.com/watch?v=1RvfDkzUOos) qui lui fera remporter l’award de la meilleure vente aux SAMAS, South African Music Awards (les awards sud-africains) et grâce à quoi elle est sacrée meilleur arstiste féminin pour la 4e édition des Kora Music Awards. Durant la cérémonie, Brenda fait un véritable triomphe! On se souviendra notamment d’elle offrant une banane à Nelson Mandela pendant son show et faisant danser de joie Madiba. C’est cette soirée qui la révèlera en Afrique. « Vulindlela » sera également choisie comme l’hymne national de la campagne éléctorale de l’ANC et Brenda elle-même sera invitée à l’interpréter à la cérémonie de l’inauguration de la présidence de Thabo Mbeki.

Ses fans se comptent désormais par millions de par le monde, on la surnomme affectueusement « Ma-Brrr » et le Timemagazine de décembre 2001 lui donne le titre de la « Madonne des Townships », car dans la plupart de ses morceaux elle dépeint la vie quotidienne des ghettos plutôt que celle des quartiers riches où elle réside. Elle n’hésite pas à rendre visite aux quartiers des déshérités et à montrer son soutien à cette population souvent oubliée. Ce qui étonne dans ses oeuvres, c’est ce côté « ghetto » qui revient sans cesse et qui semble même convenir  aux classes plus élevées. Brenda Fassie devient la conciliatrice, l’intermédiaire entre les différentes classes de la société sud-africaine, et c’est ainsi qu’elle parvient à se réapproprier son public.

Face aux attaques des médias, Brenda n’a qu’une seule arme: elle-même! Le sourire narquois, les sourcils froncés, elle aime dire à la presse et à ses ennemis:

« Plus vous me critiquez, plus vous me rendez forte. Mon secret c’est la confiance que j’ai en moi-même! J’aime choquer! Je suis née pour choquer et j’aime créer la controverse autour de moi, c’est ma marque de fabrique ».

En effet,  elle est ce qu’elle est et ne changera pour rien au monde. Elle admet avoir des faiblesses, des fantomes contre qui elle se bat mais déclare haut et fort:

« Il faut m’accepter comme je suis. Je ne suis pas parfaite, mais la seule chose que je sais c’est qu’une héroïne vit en moi. Voyez le succès que Dieu me donne, qui sait, demain je deviendrai votre nouvelle papesse, tout est possible dans ce bas monde!…« .

Brenda reconnait qu’elle doit tout à ses fans, mais au-delà de son talent et de tout ce qu’elle pouvait leur offrir, elle ne pouvait pas toujours leur plaire. Lors d’une interview qu’elle donne dans sa chambre (comme elle aime à le faire), allongée sur son lit, cigarette et verre d’alcool à la main elle parle à ses fans:

« Je vous aime, c’est vous m’avez faite. Mais ne m’en demandez pas trop, ne me demandez pas de vivre selon vos exigences. Laissez-moi vivre ma vie, on ne vit qu’une fois… ».

Brenda Fassie ne rompt pas totalement avec la cocaïne, elle y replonge petit à petit et en réalité autant qu’auparavant. Elle reconnait sa lente descente aux enfers et parle de plus en plus de la mort, comme si son destin l’y emmenait sans qu’elle puisse se débattre. Elle dira:

« Vous savez, je n’ai pas de rêve. Je ne suis pas devenue ce que je suis aujourd’hui en rêvant mais en le désirant ardemment! Je ne rêve jamais, je désire les choses et me bats pour les obtenir. Et quand bien même je les obtiens, j’en demande encore plus. J’aime ce que je suis devenue, mais je ne suis pas satisfaite de ce que je suis.(…)Je vis les choses à l’instant présent, je ne pense pas à demain car je ne sais pas de quoi sera fait demain.(…) Je sens mon corps s’affaiblir de jour en jour et je me demande de plus en plus à quoi ressemble la mort.« 

Le 26 avril 2004, Brenda se plaint difficultés respiratoires, comme c’est le cas depuis quelques années. Ce jour là, c’est son frère Temba qui lui tient compagnie. Soudainement, alors que ce dernier à le regard tourné ailleurs, il est interpellé par des bruits que Brenda réussit à faire pour attirer son attention. Elle lui fait comprendre qu’elle ne peut plus respirer. Temba emmène sa soeur prendre l’air à l’extérieur, mais rien ne s’arrange, elle perd connaissance. Il appelle les secours et Brenda est transportée d’urgence dans un hopital de Johannesburg, elle vient de faire un arrêt cardiaque. Les médecins parviennent à la réanimer mais elle glisse tout doucement dans un coma qui durera plusieurs jours. La presse annonce sa mort de façon prématurée laissant les fans de la Reine des vocalistes dans la panique. Le président Mbeki en est furieux et ordonne à la presse de cesser immédiatement de diffuser des nouvelles sans en avoir la confirmation.La rumeur sur la mort de la diva est rapidement démentie et pendant deux semaines, le pays entier la soutien dans des prières de toutes sortes. Elle reçoit les visites de grandes personnalités telles que Nelson Mandela qu’elle affectionnait et pour qui elle avait écrit « Black President », ou Thabo Mbeki qui vient prier aux chevets de celle qui l’avait tant soutenu durant sa campagne électorale.

Le 9 Mai 2004, le temps était arrivé pour la Madonne des bidonvilles d’aller rejoindre ses ancêtres qui, selon elle, veillaient sur elle nuit et jour. Elle allait rejoindre ce Dieu dont elle disait:

« Il est toujours avec moi. Je ne vais jamais dans sa maison mais lui vient toujours vers moi… »

D’après les médecins, la mort de « Ma Brrr » serait causée par de l’ asthme mal soigné. Plus tard, la presse s’empressera de démentir la cause en parlant d’overdose de cocaïne et même de sida. Mais un scoup bien plus malheureux surprendra les fans de Brenda Fassie: la dose de cocaïne qu’aurait prise la diva sud-africaine aurait été mélangée à de la mort au rat!

Les funérailles officielles de Brenda Fassie eurent lieu le 23 mai à Langa, sa ville natale. On y reconnaissait les plus grandes personnalités sud-africaines, même ceux qui la combattaient alors qu’elle dénonçait l’injustice qui régnait dans son pays. Sa famille demanda à ses nombreux fans venus par milliers de ne pas pleurer son départ mais de se réjouir dans les chants et les danses, pendant que les funérailles se déroulaient dans l’intimité. C’était impressionnant, une foule  immense riait aux éclats et dansait de joie sur les succès de Brenda.

Ernest Adjovi, président et producteur exécutif des Kora dira de Brenda:

« Brenda était une folle, une provocatrice. Elle avait une personnalité très controversée. C’était une anti-conformiste : aujourd’hui mariée, demain divorcée. Tantôt avec un compagnon, tantôt avec une compagne. Elle savait donner à la presse de la matière à vendre du papier mais c’était une dame au grand coeur et d’une grande sensibilité.Sur scène Brenda était une vraie professionnelle. C’était une bête de scène qui savait tenir en haleine son public. Pour les promoteurs c’était l’artiste qu’il fallait avoir à tout prix. Mais une fois qu’on l’avait, on ne savait pas si elle viendrait jouer. Quand elle était là, on ne savait pas si elle monterait sur scène. Elle était imprévisible. Il fallait beaucoup de patience, mais aussi de la fermeté pour ne pas lui passer tous ses caprices. »

Que penser de « Ma Brrr », d’une femme noire née dans un pays de Noirs où les Noirs sont détestés? Que dire d’une femme qui très tôt a su comprendre qu’une héroïne vivait en elle et que sa mission sur terre était de parler pour son peuple, de faire danser son peuple et lui faire oublier la dureté de la vie? Lorsqu’on prend conscience à un si bas âge que l’on est existe pour donner, donner et encore donner, on en oublie parfois de vivre pour soi-même. Elle s’en est allée après nous avoir donné une vraie leçon de vie: le don de soi. Et surtout elle nous a appris à ne pas rêver ni vivre dans les rêves, mais à désirer ardemment les choses jusqu’à voir leur accomplissement. C’est ça, être visionnaire!

A notre tour, nous souhaitons qu’elle sache que ses faiblesses et ses erreurs de parcours pèsent tellement peu sur la balance de notre coeur. Pour nous, Brenda Fassie restera à jamais la Madonne des oubliés, la voix de ceux que l’on n’entend pas, une Reine et Héroïne d’Afrique.

Natou Pedro Sakombi

 

Publicités

Bella Bellow – La blueswoman d’Afrique

téléchargementBella Bellow, qui donc se cachait derrière ce nom de scène aussi mélodieux?

Mais qui est donc cette artiste-chanteuse dont l’effigie orne magnifiquement bien les timbres du Togo à certaines périodes? Peut être l’avez-vous déjà entendu chanter, et certainement avez-vous été charmé par son talent. Ou alors vous ne la connaissez simplement pas. Bella Bellow est la pionnière de la chanson togolaise moderne, une artiste africaine inoubliable qui nous a quitté dans la fleur de l’âge, une Reine et une Héroïne d’Afrique…Voici son histoire.

Georgette Nafiatou Adjoavi alias Bella Bellow est née le 1er janvier 1945 à Tsévié, une ville à 35 km de Lomé (Togo).

Son enfance, elle le passe à Agoué-Nyivé dans la préfecture du Golfe. Ayant terminé ses études primaires et secondaires avec brio, Georgette décide poursuivre des études de secrétariat à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où elle apprend le solfège à l’École des Beaux-Arts. En 1963, la Belle offre pour la première fois au public l’occasion de l’écouter chanter, lors d’une fête scolaire. Sa beauté, sa voix suave et le charisme qu’elle dégage sur scène faisant grande  impression, on ne cessera plus de l’inviter aux fêtes populaires et aux récitals scolaires. L’un de ses professeurs aux Beaux-Arts qui voit en elle une carrière plus que prometteuse, la présente au grand Gérard Akueson, producteur qui perce dans les milieux du show-biz.

téléchargement (2)Akueson devient son impressario, on lui donne son nom de scène, Bella Bellow, et on lui déniche de bonnes prestations. Ainsi, en 1965, Bella Bellow est sollicitée par le Président Hubert Maga du Bénin pour chanter à l’occasion de la fête de l’Indépendance de l’ex-Dahomey. En 1966, elle participe au tout premier Festival mondial des Arts Nègres à Dakar au Sénégal. Le public est parfaitement et simplement tétanisé en écoutant la voix chaude et veloutée de la jeune togolaise. Il émane d’elle ce que personne ne parvient à décrire, même si les avis sont unanimes sur un fait, hommes et femmes veulent  contempler et écouter Bella Bellow chanter à n’en plus finir. On parle de douceur, de candeur, de frissons, de mélancolie mêlée à de la joie et et de beaucoup d’autres caractéristiques pour décrire la présence de Bella Bellow sur scène. On la sait fan de l’artiste sud-africaine Miriam Makeba, de qui elle s’inspire notamment en reprenant les folklores togolais et en leur apportant une rythmique plus moderne, mais on ne dénote en elle aucun soucis d’ imitation de Mama Afrika; Bella Bellow reste elle-même, c’est à dire une artiste unique en son genre.

 

Au départ du Festival mondial des Arts Nègres, la bella et charmante Bellow voit les portent de la scène internationale s’ouvrir davantage à elle. L’Afrique entière la réclame, de Cotonou, Dakar, Bamako, en passant par Libreville, Douala, Brazzaville ou Kinshasa, l’artiste fait salle comble. Ses prestations débutent toujours en face d’un public émerveillé, en pleine hystérie ensuite et saluant la note finale de Bella par un standing ovation.

Gérar Akuesson, son producteur et premier éditeur phonographe africain en France, l’emmène à Paris.

Bella Bellow y voit le rêve de tous les artistes de son époque s’accomplir pour elle en montant sur la scène de l’Olympia.

Après cette prestation remarquable, le destin fantastique de notre diva la conduira sur d’autres podiums internationaux. Ainsi, elle est invitée au Festival de la chanson populaire de Rio de Janeiro au Brésil, où elle se produit au mythique Stade de Maracana devant plus de 100 000 spectateurs qu’elle enivre par sa voix mielleuse.

On la surnomme rapidement la « Blueswoman d’Afrique« , et c’est désormais toute l’Europe qui lui ouvre ses portes.

Elle est invitée à Athènes en Grèce, à Split en ex-Yougoslavie, à Rennes en France ou à Berlin, en Allemagne. Le public des Antilles aussi veut l’entendre, elle preste en Guyane et en Guadeloupe.

bella bellowBella Bellow enregistrera son premier disque à Paris, Rockya, qui fera parti de la compilation d’un album intitulé « Trente ans de musique africaine ». Mais lorsqu’elle décide de vivre à Paris, la blueswoman se sépare de Gérard Akueson.

On attribue à l’artiste et à son producteur une liaison amoureuse qui serait à l’origine de leur séparation. L’amour et les affaires ont ils eu raison du couple? On ne le saura jamais. Toutefois, les mauvaises langue insinuent qu’Akueson aurait gardé une dent contre Bellow. Il a fait d’elle une grande étoile internationale et sa réussite après lui entraine toute une série de ressentiments. Et pour cause, Bella fait fureur en créant son propre groupe musical « Gabada », du nom d’un rythme musical du terroir togolais.

Le point fort de Bella Bellow est de transmettre des émotions en tout genre. Elle touche par exemple ses auditeurs avec Blewu, une prière dans la douleur et véritable negro spiritual. Avec Lafoulou, elle fait rêver les foules sous un rythme de bossa nova. Les hommes aiment particulièrement l’entendre interpréter Nye Dzi, un chant dans lequel Bella rassure son amour : « Je ne te tromperai jamais ! Où tu iras, j’irai. Où tu seras enterré, je mourrai. Même la mort ne saura nous séparer ». Et il y a sa chanson fétiche, « Dényigban », une ode à la mère patrie, le Togo.

Mais Bella Bellow n’a pas qu’une vocation artistique, elle veut être femme au foyer et mère. Elle épouse le magistrat togolais Théophile Jamier-Lévy et donne naissance à sa fille unique,  Nadia Elsa.

Sa nouvelle vie de famille lui coûtera quelques temps d’absence sur scène, mais son public ne lui en tiendra pas rigueur, elle méritait tant d’être heureuse!

En 1973, la diva prépare son retour avec le roi de la soul Makossa, le Camerounais Manu Dibango, qui lui propose une tournée internationale et cette fois, jusqu’aux Etats-Unis. Cette tournée n’aura malheureusement jamais lieu.

Nous sommes le 10 décembre 1973. Bella Bellow se trouve à bord d’une Ford Capri conduite par son chauffeur. Elle revient de sa ville natale, et se dirige vers Lomé, et c’est là que la malheur la arrive! Un accident plus qu’absurde les surprend son chauffeur et elle, vers Lilikopé, dans la préfecture de Zio. Jusqu’à ce jour, on ne parvient à expliquer de quelle façon le véhicule s’est retrouvé quatre pneus en l’air! Projetée au dehors, Bella se cogne la tête contre le bitume. Elle meurt sur le coup, victime d’une hémorragie cérébrale. Elle n’a que 27 ans.

bella bellow2Plusieurs bruits circulent autour de la mort tragique et imprévue de l’artiste. Certains y voient un assassinat réussi grâce au sabotage du véhicule de la diva. D’autres vont jusqu’à mettre en cause Akweson, l’ex-producteur et amant de Bella Bellow, qui aurait souhaité l’éliminer avant sa tournée aux USA. Certaines rumeurs ont évoqué une rivale éprise de jalousie et qui aurait payé le personnel domestique de la chanteuse pour saboter la voiture; bref, on peut compter par centaines les avis et les différentes versions sur les circonstances de la mort de Bella Bellow. Si elles pouvaient au moins la ramener…Hélas, la diva repose encore à ce jour sur sa terre natale, et elle s’est tu à jamais.

Le Togo est toujours à la recherche d’une artiste digne du talent de Bella Bellow. Qui sait, on ne la trouvera sans doute jamais. Plus qu’une simple artiste de la chanson, Bella Bellow faisait la fierté de son pays. Elle n’est et ne sera jamais oubliée. Une salle de spectacle dénommée « Salle Bella Bellow » en est certainement le témoignage le plus marquant.

C’était le récit de la vie de la blueswoman d’Afrique, Bella Bellow, une Reine et Héroïne d’Afrique.

Natou Pedro Sakombi

 

Miriam Makeba, l’exilée qui devint Mama Africa

Johannesburg 1932, Nomkomendelo, une jeune sangoma (guérisseuse traditionnelle) de la tribu des Swazi , donne naissance à une petite fille qu’elle nomme Uzenzile Makeba Qgwashu Nguvama. Son nom de baptême est Miriam,  mais on préfère l’appeler affectueusement Zenzi, diminutif de Uzenzile, qui signifie « Tu ne dois t’en prendre qu’à toi-même ».

La famille de six enfants dont Zenzi est la cadette, vit dans une situation si précaire que pour aider son époux dans les dépenses du ménage, la jeune mère vent illégalement l’umqombothi, fameuse bière traditionnelle sud-africaine. Mais Zenzi n’a que dix-huit jours lorsque sa mère est arrêtée pour cette activité illicite et écope d’une peine d’emprisonnement de six mois fermes. Ainsi, les six premiers mois de l’enfant se passeront  dans un univers carcéral.

Toutefois, Zenzi ne gardera aucune séquelle de cette période; c’est une fillette pleine de vie qui déjà très tôt va manifester un goût prononcé pour le chant. Sa mère savait jouer de plusieurs instruments traditionnels et son père était le leader d’un groupe de chant appelé The Mississippi 12. La petite Zenzi a pratiquement baigné dans la musique durant toute son enfance, entre les chansons traditionnelles de sa mère et les morceaux d’Ella Fitzgerald que jouait son frère Joseph.

Le décès de son père viendra brutalement marquer l’enfance de la petite Senzi, un départ qui assombrit son ciel bleu alors qu’elle n’a que cinq ans. Suite au décès de son époux, Nomkomendelo et ses enfants déménagent à Pretoria, où, après s’être plusieurs fois faufilée dans les répétitions Senzi est acceptée à la chorale de l’église. A treize ans, la gamine gagne le concours des jeunes talents de l’école missionnaire de la  ville, et anime  les mariages et autres célébrations.

Adolescente, la jeune Senzi est forcée de gagner sa vie pour aider sa mère et la famille. Elle travaille comme servante pour les familles blanches et ses seules occupations sont dédiées au chant et à son petit ami, le jeune James Kubali. À 17 ans, elle tombe enceinte et donne naissance à son premier et unique enfant, Sibongile, surnommée  Bongi. Mais l’infidélité et la violence de Kubali séparent le jeune couple. Le jeune homme abandonne la jeune mère et l’enfant, les laissant à charge de sa mère qui vit de ses maigres revenus de guérisseuse traditionnelle. Chants traditionnels, percussions et danse effaceront la misère quotidienne et inspireront plus que jamais la jeune Senzi.

En 1950, Senzi décide de confier sa fille à sa mère pour regagner Johannesburg, là où la carrière de celle qui deviendra Miriam Makeba va réellement décoller. Elle rejoint le groupe de jazz sud-africain les Manhattan Brothers, et pour la première fois, son visage apparaît publiquement grâce au poster du groupe. En 1953, elle enregistre avec eux son premier hit « Laku Tshoni Ilanga ». Elle devient rapidement une mini-star nationale, gagnant le surnom de «rossignol».

Mais Miriam finit par quitter le groupe pour créer sa propre bande, uniquement composée de femmes. Leur répertoire reprend surtout des mélodies traditionnelles sud-africaines. En 1956, elle sort le célèbre single Pata Pata, qui connaîtra plus tard un succès mondial. La chanson est diffusée sur toutes les radios du matin au soir et provoque une véritable furie dans les rues de Johannesburg. Hélas, le tube à succès n’améliorera en rien le train de vie modeste de Miriam, elle n’obtient que quelques miettes malgré son succès.

C’est en 1959 que la future diva connaît sa percée avec son apparition dans Come Back Africa, un documentaire dénonçant les méfaits de l’apartheid. Le réalisateur, Lionel Rogosinen obtient une nomination au Festival de Venise et insiste pour que Miriam l’accompagne à la première du film. C’est donc sur le sol italien que la jeune femme se fait remarquer par les plus grands cinéastes et qu’elle se voit proposer la voix lead feminine pour la présentation de la version sud-africaine de King-Kong à Broadway, aux côtés de celui qui deviendra son époux, le trompettiste sud-africain Hugh Masekela (leur mariage ne durera que deux ans).

Pour se rendre aux Etats-Unis, la nouvelle étoile se rend à Londres pour y introduire sa demande de visa qui sera acceptée grâce à sa rencontre et au coup de pouce du grand Harry Belafonte. L’arrivée de Miriam au pays de l’Oncle Sam va donner un véritablement élan de succès à sa carrière.

Je souhaitais quitter l’Afrique du Sud, mais je ne savais pas qu’en le faisant, on m’empêcherait d’y revenir. Si je l’avais su, je ne l’aurais probablement jamais fait. C’est très douloureux de se retrouver loin de ce que l’on a toujours connu. Personne ne connait la douleur de l’exile avant d’avoir connu l’exile. Et peu importe où vous êtes, il y aura toujours un moment où les gens vous feront comprendre que même si vous êtes avec eux, vous ne serez jamais des leurs.

En 1960, Miriam apprend la terrible nouvelle du décès de sa mère. Elle souhaite regagner l’Afrique du Sud pour assister aux funérailles, mais le constat est sévère et brutal: son passeport est refusé suite à une annulation officielle du gouvernement sud-africain. C’est le début d’une longue période d’exile pour la jeune artiste engagée. En effet, pour avoir dénoncé le régime de l’apartheid de son pays, on lui en interdit indéfiniment  l’accès.

En 1962, Miriam  signe avec RCA Records et sort son premier album aux Etats-Unis, « Miriam Makeba« . Elle accompagne son ami Belafonte à la soirée d’anniversaire du président Kennedy au Madison Square Garden, mais prend congé de l’aftershow suite à un malaise. Toutefois, Kennedy qui souhaitait ardemment rencontrer la chanteuse africaine à la voix incomparable insiste auprès de Belafonte pour qui’il puisse la convaincre de revenir. Un convoi officiel vient la reprendre, et ce soir là, Miriam rencontre  le Président des Etats-Unis en personne.

En 1963, Miriam décide de dénoncer les méfaits de l’apartheid auprès des Nations Unies. Elle est une femme sans pays et accuse l’Afrique du Sud d’avoir volontairement crée cette situation d’apatride. D’autres pays comme la Guinée, le Ghana ou la Belgique, touchés par cette déclaration, lui accordent un passeport international. Pour finir, Miriam devient une citoyenne du monde en se voyant octroyer  10 passeports par 10 pays différents.

En 1966, Miriam et Belafonte se voient décerner le Grammy Award du Meilleur Disque Folklore. L’album « An Evening with Belafonte/Makeba »  traite des conditions politiques injustes dans lesquelles vivent les Noirs en Afrique du Sud. Les chants sont en Zulu, Sotho et Swahili. Après ce succès flamboyant, Miriam brille mondialement de mille feux et enregistre les classiques tels que « The Click Song » en Xhosa, langue de la tribu de son père ou « Malaïka«  en swahili.

Malgré ce succès qui ne cesse de grandir, une chose étrange attire l’attention des fans et des journalistes, provoquant une sorte de curiosité sur la personne de la diva sud-africaine: Miriam refuse systématiquement et catégoriquement de se maquiller quand elle doit monter sur scène, ou lorsqu’elle est invitée sur un plateau télé. On lui attribue un style, l »Afro look« .

En 1967, plus de dix ans après la première sortie de « Pata Pata« , le morceau sort aux Etats-Unis et connait un succès phénoménale.

« Cela fait désormais dix ans que je suis en exile. Le monde est libre, même si certains pays ne le sont pas. Voilà pourquoi je suis restée. »

En 1968, deux ans après son divorce de Masekela, l’amour va à nouveau s’emparer du cœur de la diva. Elle épouse Stokely Carmichael, activiste des droits civils originaire de Trinidad et membre des Black Panthers. Cette union crée la controverse aux USA, Miriam en perd ses contrats et voit ses concerts annulés. Le couple vit mal cette injustice autour de leur union et décide de quitter les Etats-Unis pour s’installer en Guinée.

Durant les quinze années de leur union, Miriam et Stokely tissent des liens d’amitié avec le couple présidentiel Ahmed et Andrée Sékou Touré. Grâce à cette relation, Miriam est nommée déléguée officielle aux Nations-Unies et se voit attribuer le Prix de la Paix de la Dag Hammarskjöld. En 1973, elle se sépare de Stokely et poursuit ses tournées mondiales. Elle retourne même aux Etats-Unis où, comme elle s’y attendait, elle rencontre un boycott total.

« Durant les premières années de mon retour aux Etats-Unis, certains me demandaient pourquoi je ne chantais plus. Je répondais: mais je chante dans le monde entier! En fait, quand un chanteur ne chantait pas aux Etats-Unis, c’est comme s’il ne chantait pas du tout. »

L’année 1974 marque le grand retour et succès de Miriam en Afrique lorsqu’elle est invitée par le Président Mobutu du Zaïre pour divertir le public de Rumble in the Jungle, fameux combat entre Muhammad Ali et George Foreman.

En 1975, la diva africaine qui se fait désormais surnommer Mama Africa interpelle à nouveau les Nations-Unies: il se passe des choses injustes en Afrique du Sud, que font les nations?

En 1985, un grand malheur vient à nouveau frapper la vie de Miriam. Elle perd sa fille unique Bongi, devenue elle aussi chanteuse, d’ailleurs toute aussi talentueuse et énergique que sa mère. La jeune femme qui n’a que 35 ans décède en Guinée des suites d’un accouchement difficile. Miriam en souffre effroyablement et décide de quitter la Guinée pour vivre à Bruxelles. C’est là qu’elle rencontre Paul Simon, qui l’aide à renouer avec le publique américain grâce au Graceland Tour.

A la fin des années quatre-vingts, Miriam participe activement à la Freedomfest,  la Free Nelson Mandela Concert, et la Mandela Day, des événements destinés à réclamer la libération de l’activiste sud-africain  Nelson Mandela. Ces événements feront pression sur le gouvernement sud-africain qui, le 11 février 1990, décidera de la libération de Mandela. Cet événement signera également la fin de l’exile de Miriam qui, enfin,  reposera les pieds sur la terre qui l’a vue naître. Mama Africa regagne l’Afrique du Sud le 10 juin 1990 à l’aide de son passeport français.

Le 16 octobre 1999, Miriam Makeba est nommée Ambassadrice de bonne volonté de l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). En 2005 , elle décide de mettre fin à sa carrière, tout en continuant à se battre pour les causes qu’elle estime dignes.

Le dimanche 9 novembre 2008, Zenzi s’éteint à l’âge de 76 ans, à Naples en Italie. Après avoir participé à un concert de soutien pour Roberto Saviano, écrivain et journaliste italien traqué par la mafia napolitaine.

Durant plus de la moitié de sa vie, Miriam Makeba aura été exclue de sa terre natale. Bien qu’elle fut reconnaissante vis à vis des différentes nations qui l’avaient accueillie à bras ouverts, son coeur n’avait cessé de battre pour l’Afrique du Sud. Et pour avoir lutté toute sa vie pour les siens à travers son talent, pour n’avoir jamais perdu l’espoir de retourner librement chez elle, celle que l’on connait encore aujourd’hui comme la « Mama Africa »  mérite divinement bien le titre de Reine et d’Héroïne d’Afrique.

Certainement qu’après la lecture de ce récit, certains d’entre vous écouteront la voix divine de la diva sud-africaine, tout en faisant défiler dans leur pensée les différentes étapes de son parcours. C’est cela la magie de la musique, la magie que nous offre Mama Africa à tout jamais… Et si vous êtes d’humeur joyeuse, je me permets de vous proposer « The click song« ; si vous êtes d’humeur amoureuse, je vous propose « Malaïka« ; et si vous êtes d’humeur triste, écoutez donc « The Lion Sleeps Tonight« …

Mais si vous le faites, et si vous le faites bien, vous l’entendrez chanter l’hymne de ceux et celles à qui l’on a retiré la liberté, mais qui n’ont jamais dit leur dernier mot…

C’était le récit de la vie de Miriam Makeba, une reine et héroïne d’Afrique.

Natou Pedro Sakombi

pour Reines & Héroïnes d’Afrique – Rha-Magazine